Visitez mon Blog Post New Entry

Fred Vargas: Le XXIe siècle est celui de l'épuisement

Posted by Bona Mangangu on May 27, 2019 at 4:15 AM

Fred Vargas tire la sonnette d’alarme dans L’Humanité en péril (Éditions Flammarion). Désireuse de mettre fin à « la désinformation dont nous sommes victimes », l’écrivain et archéozoologue a fait son miel de nombre d’articles, d’enquêtes et autres préconisations du GIEC (le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), qui s’est appuyé sur des milliers d’études scientifiques. Fred Vargas brosse le tableau d’une situation apocalyptique et appelle - tout comme Emma et bien d’autres ces jours-ci (Renaissance écologique, 24 chantiers pour le monde de demain, de Julien Dossier, Éditions Actes Sud) - à un changement radical de modèle de pensée, de production et de vie. Entretien.

 

Madame Figaro. - Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire L’Humanité en péril ?

Fred Vargas. - Les décisions des gouvernants à l’issue de la COP 24, en 2018, que je trouve criminelles. Le GIEC a démontré qu’avec une augmentation des températures de 1,5 °C par rapport au niveau préindustriel, on impacte le quart du globe et on met en péril la moitié de l’humanité. Or, les gouvernants se sont mis d’accord sur +2 °C, ce qui a des répercussions sur la moitié du globe et met en péril les trois quarts de l’humanité. Il faut préciser ce que les gens ignorent : +1,5 °C désigne une moyenne mondiale des températures, qui prend en compte celles, très froides, des océans et des pôles. Sur les continents, cela correspond à +3,7 °C. À +2 °C au global, soit +5 °C sur les continents d’ici la fin du siècle, des milliards de personnes mourront de faim, de soif, voire de chaleur dans certaines parties du globe.

 

La pénurie d’eau a de multiples conséquences. Pouvez-vous en détailler quelques-unes ?

Rappelons déjà qu’en 2025, seuil d’alerte fixé par l’ONU, entre la moitié et les deux tiers de l’humanité vont entrer en stress hydrique : la demande en eau dépassera la quantité disponible. Cela, alors que 90 % des eaux du globe sont aujourd’hui polluées et nécessitent le recours à des usines de dépollution. Si l’on prend le cas de la France, des centrales nucléaires sont implantées au contact du Rhône, de la Loire et de la Seine pour y puiser l’eau nécessaire à leur fonctionnement. Plusieurs ont été forcées de se mettre à l’arrêt l’année dernière, la plus chaude depuis 1900, parce que le niveau d’eau était trop bas - avec le risque d’en manquer et de ne pas pouvoir refroidir les centrales -, et parce que l’eau était trop chaude - avec le risque, en rejetant des eaux plus chaudes encore, de tuer tout ce qui y vit. Sur nos dix-huit centrales (après la fermeture de Fessenheim), six sont en bord de mer et disposeront d’eau. Mais les douze autres ? On devra, à terme, fonctionner avec 30 % de l’électricité actuelle, disons 40 % si l’on ajoute le photovoltaïque, l’éolien, l’hydraulique…, et donc fixer des priorités (dépollution, santé…;).

 

Quels sont les principaux producteurs de gaz à effet de serre ?

On pense souvent au secteur automobile, mais l’industriedu vêtement, par exemple, émet 1,4 milliard de tonnes de CO2 dans l’air sur 9,5 milliards de tonnes au total. Alors que nous ne portons pas entre 50 % et 70 % de nos vêtements, et que, dès lors qu’ils ne sont pas en fibres naturelles, une machine de six kilos libère 13 000 nanoparticules de plastique - trop petites pour être captées -, qui vont rejoindre dans les rivières et les océans toutes les nanoparticules issues de la décomposition des autres déchets plastiques.

 

On mange cinquante fois plus de viande qu’il y a cinquante ans

Fred Vargas

Vous pointez aussi les responsabilités du lobby agroalimentaire…

Le plus colossal, insensé et mortifère. L’agriculture et l’élevage intensifs produisent du CO2 (9 % du total des émissions de l’humanité;), mais aussi du méthane (37 %), vingt-cinq fois plus réchauffant, et du protoxyde d’azote (65 %), trois cents fois plus réchauffant. Les très grands cheptels se situent au Brésil, sur les parties déforestées de l’Amazonie, et la viande est principalement exportée aux États-Unis et en Europe. On en mange cinquante fois plus qu’il y a cinquante ans, si bien qu’il faut compter quatre têtes de bétail par être humain, ce qui est insoutenable : il faut 13.800 litres d’eau pour produire un kilo de bœuf. Et toutes ces bêtes, innombrables, produisent d’autant plus de méthane qu’elles sont nourries au soja - l’herbe digérée en émet beaucoup moins. C’est aussi l’origine d’une déforestation ravageuse, alors que les forêts absorbent 30 % du carbone. Je parle ici des trois grandes forêts primaires que sont l’Amazonie au Brésil, celle du bassin du Congo et celle de l’Indonésie et de la Malaisie. On les abat pour le bois exotique et pour étendre d’immenses cultures de soja transgénique, de palmiers - pour l’huile de palme - et de colza. On peut ainsi nourrir les bêtes et faire du biocarburant, un biocarburant jusqu’à trois fois plus polluant que le diesel !

 

Les techniques utiliséespour ces cultures contribuent-elles aussi à la catastrophe ?

On épand sur les champs des quantités démesurées d’engrais azotés et de phosphates, des pesticides, des fongicides et des herbicides en quantités tout aussi excessives, et on irrigue de façon démente, pompant 70 % de l’eau de la planète ! Les sols ne peuvent pas tout absorber et l’eau ruisselle en emportant tout cela vers les fleuves et les mers. Les engrais azotés se transforment en nitrates et en nitrites - qui polluent les eaux et tuent la faune aquatique -, ainsi qu’en protoxyde d’azote et en ammoniaque, seule cause des pluies acides, à l’originedu dépérissement des sols et des arbres. Par ailleurs, on extrait pour les phosphates 153 millions de tonnes de phosphore par an, alors que ce dernier est indispensable à la vie, ne peut pas être fabriqué et que, en étant emporté par l’eau sous forme de phosphate, il est pour sa majeure partie perdu. Le lobby agroalimentaire est la première cause de pénurie d’eau, de pollution des eaux et des sols, de la déforestation des grandes forêts, et de la diminution de la biodiversité.

 

La sixième extinction de masse a commencé...

Si l’on en croit le rapport de l’IPBES, le « GIEC de la biodiversité », publié le 6 mai 2019, un million d’espèces animales et végétales (soit une sur huit) risquent de disparaître du fait de la destruction de leur habitat, de la surexploitation des espèces, du changement climatique, de la pollution et des espèces exotiques envahissantes… On sait, par exemple, que la majorité des poissons est déjà en voie d’extinction et que 30 % des espèces d’oiseaux sont déjà éteintes, car les insectes et les vers de terre disparaissent. Or en deçà d’un certain seuil de biodiversité, on meurt : on en a un besoin vital. En dessous d’un certain seuil d’insectes pollinisateurs, on meurt : ils assurent la reproduction de 80 % des plantes, dont celles que l’on mange. Les populations d’abeilles ont diminué de 30 % à 90 %, selon les régions, du fait de l’usage des pesticides. Pourtant, on continue d’autoriser les néonicotinoïdes, la France a autorisé le glyphosate pour encore trois ans, le Parlement européen a autorisé la classe des SDHI (fongicides), tellement mortelle pour les abeilles et qui peut même modifier l’ADN humain. Les lobbys, multimilliardaires, détiennent tous les leviers de la production du monde, production à laquelle adhèrent des gouvernants totalement paralysés.

 

Vous mentionnez aussi d’autres gaz à effet de serre, comme les gaz fluorés ?

Ils sont plusieurs milliers de fois plus réchauffants que le CO2. Et j’insisterai sur le NF3, employé pour la fabrication de nos écrans plats : téléphones, tablettes, télés… Un marché en pleine expansion du fait de l’obsolescence programmée, qui veut qu’après cinq ans il vous faut en racheter un, consommer, consommer, consommer. Nos élus ont laissé courir la surproduction industrielle dans les pays développés et les pays en développement comme la Chine et l’Inde, parce qu’ils sont pris dans une névrose obsessionnelle - au sens clinique du terme -, qui bloque toute pénétration d’un autre système que celui du productivisme à tous crins. Les lobbys, de l’agroalimentaire au vêtement, marchent main dans la main avec les gouvernants et n’ont qu’une fixation : l’argent. Les élus, voulant être réélus, veulent eux aussi de la croissance, donc de la consommation et de la production. Obsédés comme ils le sont par le profit, la croissance et le pouvoir, ils sont incapables de comprendre qu’il faut changer radicalement de modèle, le GIEC préconisant une réduction de 50 % d’émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 pour parvenir à 0 % en 2050.

 


Que peut-on faire, à notre échelle ?

Abaisser sa consommationde viande de 90 % est l’acte citoyen le plus efficace, sachant que le poulet est la viande la moins problématique. Acheter moins de vêtements : il faudrait idéalement trente pièces d’habillement par personne, uniquement en fibres naturelles, et les laver à 40 °C maximum. Prendre le train plutôt que l’avion, surveiller sa consommation d’eauet d’électricité, éviter le plastique à usage unique, boycotter les biocarburants, les bois tropicaux ainsi qu’un certain nombre de produits polluants comme le sucre, le soja (importé à 97 %), le miel non bio, le chocolat sauf s’il est noir et bio, le Coca, éviter nombre de poissons victimes de la surpêche, comme le cabillaud, et/ou intoxiqués au mercure, comme le thon.

 

Et que devraient faire les gouvernants ?

Récupérer l’argent de la fraude fiscale - 1 000 milliards d’euros en Europe - pour financer la transition énergétique et écologique. Interdire l’agriculture et l’élevage intensifs au profit du bio. Légiférer sur les pesticides, les fongicides et les herbicides. Et cesser de financer les énergies fossiles - comme l’a recommandé l’ONU -, soutenir les entreprises qui dépolluent, mettre fin à l’obsolescence programmée et à l’exploitation minière du phosphore, classer les forêts, recycler les eaux usées… Les gouvernants se réfugient dans le déni en se disant que la technologie va nous sauver. Mais elle ne nous sauvera pas, ne serait-ce que parce que le XXIe siècle est celui de l’épuisement. Ce sera le cas de l’argent, dans deux ans, utilisé dans la dépollution des eaux ; du cuivre, dans dix ans ; du lithium, dans seize ans, qui sert dans la fabrication des batteries, et ainsi de suite, pétrole compris. Pour l’heure, on continueen roue libre, comme un engin fou, prêt à aller dans le mu

Categories: None