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Les secrets du « Radeau de La Méduse »

Posted by Bona Mangangu on July 19, 2019 at 11:40 AM

Exposé au Salon de 1819, « Le Radeau de La Méduse », monumental tableau de Géricault, continue de hanter les esprits. Depuis sa création, ses mystères attisent les passions et suscitent tous les fantasmes.

A quoi tient une oeuvre mythique ? Aux passions politiques, à l'orgueil et à la folie des hommes, certes. Mais surtout au génie d'un peintre, Théodore Géricault qui s'empare de la tragédie de La Méduse pour en faire un tableau révolutionnaire tant sur le plan des idées que sur celui de l'art.

Aujourd'hui encore, deux cents ans après son exposition au Salon de 1819, toutes les polémiques ne sont pas éteintes. Aucune manifestation n'est prévue au Louvre pour cet anniversaire, alors que Le Radeau continue de hanter les esprits. Chaque jour, des migrants entassés sur des embarcations de fortune périssent en mer. Dans les journaux, les dessinateurs pastichent la toile dès qu'il s'agit d'illustrer un désastre politique, moral ou écologique. Dans Les Echos, cet été, un épisode du feuilleton ne s'intitule-t-il pas : « Le Jadot de La Méduse » ?

SCÈNES D'HORREUR

Le 17 juin 1816, sous la Restauration, La Méduse quitte l'île d'Aix pour le Sénégal, avec à bord 400 personnes dont 160 soldats consignés dans l'entrepôt. La frégate est commandée par Hugues Duroy de Chaumareys, vicomte limousin, émigré, royaliste, qui n'a pas navigué depuis un quart de siècle. Incompétent, il laisse la direction des opérations au lieutenant de vaisseau Espiaux. À contrecoeur, car il le soupçonne de bonapartisme. Espiaux, expérimenté, sait comment éviter le banc de sable d'Arguin, au large de la Mauritanie. Malheureusement, Duroy s'entiche d'un certain Antoine de Rochefort, ultraroyaliste, qui prétend qu'on peut le traverser. En ce début de Restauration, la revanche d'un vicomte immigré se double donc d'un affrontement entre bonapartistes et royalistes : tous les ingrédients sont réunis pour que la tragédie de La Méduse attise les passions. Mais il y a pire.


Après l'échouage, les officiers et les passagers de première classe s'enfuient lâchement, Duroy en tête, sur des canots de secours. Plus tard, ils couperont le filin les reliant au radeau où s'entassent 150 hommes. Vite, la tension monte entre les sous-officiers et la piétaille. La mutinerie s'organise. Les soldats attaquent avec leurs longs couteaux ; les sous-officiers sabrent à tout va. Scènes d'horreur. On se replie. En attendant la suite, on commence à manger les morts. Second assaut, nouvelle boucherie. À son terme, on compte 35 rescapés. Ils ne seront plus que 15 quand L'Argus, qui passait par là, les sauve.

Le 1er novembre 1817, deux rescapés, l'ingénieur Alexandre Corréard et le chirurgien, Jean-Baptiste-Henri Savigny, racontent leur calvaire. Le scandale enflamme les esprits, déchaîne les passions. Géricault s'empresse de rencontrer Corréard et Savigny, de même qu'un charpentier de La Méduse auquel il commande une maquette du radeau sur laquelle il disposera des figurines de cire. Il entasse les documents, multiplie les dessins, les esquisses; se procure des cadavres ou des membres découpés à l'hôpital Beaujon tout proche. Il hésite entre plusieurs moments du drame : celui où les occupants des canots de sauvetage coupent le filin qui les relie au radeau ? Les violents affrontements qui tournent au massacre ? Une scène de cannibalisme ? Pour mener à bien son projet monumental - la toile fait 4,91 m sur 7,16 m -, il quitte son atelier de la rue des Martyrs pour un autre, plus grand, faubourg du Roule.

AMIS, MODÈLES, SOLDATS VIENNENT POSER

Nombreux sont ceux qui viennent poser pour lui : Corréard et Savigny eux-mêmes pour commencer, les peintres Théodore Lebrun (qui a la jaunisse) et Delacroix (qui figure de dos au premier plan), les modèles professionnels Joseph (dit « le Nègre Joseph », venu d'Haïti, la première république noire indépendante, ce qui n'est pas sans faire sens), Gerfard et Cadamour, l'officier d'état-major Dastier, deux anciens soldats de la garde impériale, Fichon et Picota, le « beau Dalmate » et le « Polonais » - ainsi nommé car personne n'arrivait à prononcer son nom, Brzozomvsky.

Le 29 août, Louis XVIII, en chaise, s'arrêtera longuement, dit-on, devant l'oeuvre que, pour contourner la censure, on a renommé Scène de naufrage. « Personne n'était dupe, certainement pas le roi, note Sébastien Allard, directeur du département des Peintures au Louvre. Peut-être même n'était-il pas mécontent que le directeur des musées, le comte de Forbin, l'ait sélectionné. Car Louis, plutôt libéral, était en guerre contre les ultraroyalistes. » Le souverain aurait lâché : « Monsieur Géricault, vous venez de faire un naufrage qui n'en est pas un pour vous ! » Sans doute vraie, l'anecdote est restée. Après l'annulation du prix d'histoire, Scène de naufrage obtient modestement l'une des 32 médailles d'or distribuées à la fin du Salon.

Et le scandale commence. Car chacun comprend que Géricault a lancé une bombe esthétique, certes, mais surtout politique. Les journaux royalistes lui tombent dessus. Leur thèse ? Il n'y a rien de politique dans cette oeuvre réalisée par un peintre de chevaux qui aurait mieux fait de le rester car incapable de penser au-delà de son pinceau. En outre la facture en est hideuse. La Gazette de France : « Un tableau monstrueux [...] ; rien de touchant, d'honorable, pour l'humanité morale ; on dirait que cet ouvrage a été fait pour réjouir la vue des vautours. » Ou Le Drapeau blanc : « M. Géricault est un jeune homme en qui nous nous plaisons à reconnaître d'heureuses dispositions. Aussi notre intention n'est-elle point de l'affliger mais, au contraire, de l'encourager sincèrement à choisir, une autre fois, un sujet plus analogue à ses moyens. »

Quand en 1848, Michelet affirme : « C'est la France elle-même, c'est notre société tout entière qu'il embarqua sur ce radeau de 'La Méduse' », il s'attire les sarcasmes de Barbey d'Aurevilly qui le traite d'enchanteur Merlin de l'histoire. « Eh bien ! Malgré le talent de Michelet, je ne crois pas au Géricault qu'il invente ! [...] Ô magicien, remportez votre baguette [...] Non, non, non ! Ce n'est pas cela, Géricault ! Géricault n'est qu'un artiste. »

« SOUS QUEL CIEL NAVIGUENT-ILS ? »

Dans ce débat, « la question de la nationalité des naufragés peints par l'artiste est l'une des toutes premières à être abordée par les critiques », note Bruno Chenique, le meilleur expert actuel de Géricault. Pour Le Journal de Paris, la réponse ne fait pas de doute :« L'auteur n'a pas cru devoir indiquer ni la nation, ni la condition de ses personnages. Sont-ils Grecs ou Romains ? Sont-ils Turcs ou Français ? Sous quel ciel naviguent-ils ? À quelle époque de l'histoire ancienne ou moderne se rapporte cette horrible catastrophe ? Rien de tout cela ne peut être deviné. » La réflexion ne manque pas de piquant, car ce même journal qui avait explicitement nommé La Méduse dans un premier article se rétractait, sous la pression, dès le lendemain en évoquant seulement « une scène de naufrage ».

D'autres, en revanche, pointent un détail que certains refusent de voir. Dès le 26 août, le chroniqueur du Constitutionnel écrit à propos de la scène du vieillard tenant un jeune homme dans ses bras - groupe dit « le père et le fils » : « J'admire en frémissant cet homme dont les traits annoncent le courage et la résignation pour ses propres dangers et qui, d'un bras mutilé, retient un compagnon d'infortune qui semble chercher dans les flots un soulagement aux tourments qu'il endure. Je considère cet être généreux qui s'oublie lui-même pour secourir son semblable ; et mon oeil humide aperçoit avec transport la croix des braves qui décore sa poitrine. »

Dans une lettre au peintre Jacques-Louis David, Henri de Latouche écrit quelques jours après l'ouverture du Salon : « Cet homme quel est-il ? Quel pays l'a vu naître ? Ah ! Je l'ai reconnu : l'étoile qui décore sa poitrine m'apprend qu'il est Français : ces infortunés sont nos frères ! »

LA DÉSILLUSION D'UNE GÉNÉRATION

Encore de nos jours, la présence de la croix des braves est contestée. En 1983, Lorenz Eitner, spécialiste américain de Géricault, écrivait : « Le critique bonapartiste du 'Constitutionnel' ému jusqu'aux larmes s'imagine avoir vu la croix de la Légion d'honneur sur la poitrine du 'père '. » Il est vrai que même en écarquillant les yeux devant la toile, on a du mal à se faire une opinion. Situé sur une partie sombre du tableau, il est quasiment impossible de la voir, mais les photos de Roberto Bigano publiées dans la revue FMR permettent de distinguer trois griffes qui pourraient être celles de la croix des braves.

Est-ce à dire que Géricault était bonapartiste ? Loin de là. La présence de cette Légion d'honneur serait, selon Bruno Chenique, la représentation de l'empire cannibale. « Elle permet de faire du 'père' non seulement le symbole de l'Empire, mais encore de l'Empire cannibale qui a dévoré ses enfants, c'est-à-dire les forces vives de la France. »

« Je ne sais pas si cette Légion d'honneur existe vraiment, tempère Sébastien Allard. On va procéder à une radiographie pour voir. Mais, pour moi, ce tableau n'est pas une critique de Napoléon. C'est le témoignage de la désillusion d'une génération qui a été élevée dans le culte de l'héroïsme et qui voit son monde s'effondrer. Aujourd'hui, on voit les choses trop en noir et blanc. Pensez que Delacroix aura connu pas moins de huit régimes politiques dans sa vie... »

DE NOMBREUSES MÉSAVENTURES

Il y a un point que les critiques de 1819 ont passé sous silence : la présence de trois Noirs sur le radeau, et surtout celle de l'homme de dos, tout en haut, « Nègre sémaphore » qui agite une étoffe pour se signaler au navire qui passe à l'horizon. C'est seulement en 1836, que Darroux, le premier, écrit : « Tournez vos yeux vers le coin opposé, étudiez ce groupe d'hommes qu'une même idée se fait mouvoir ! Voyez-les hissant sur un tonneau ce Nègre que l'amour de la vie rend agile ! Il fait flotter un morceau de mouchoir en signe de détresse ; et bientôt ces malheureux, seuls restes d'un brillant équipage, vont être arrachés à la mort qui déjà les dévore. »

Géricault accomplit là un geste fort à une époque où l'esclavage, rétabli par Napoléon, est encore en vigueur et où persistent des lois raciales iniques. Pour l'écrivain et peintre Bona Mangangu, le symbole est fort. « Géricault aimait se faire conter les exploits héroïques d'insurgés haïtiens. [...] C'est un corps noir, puissant, en bonne santé, qui s'élève au-dessus des corps blancs, survivants du radeau affaiblis par la maladie et la fatigue. Je le considère comme un penseur libéral, disons un progressiste. » Parmi les projets qu'il portait en lui avant sa mort prématurée à 33 ans, Géricault aurait eu celui d'une oeuvre sur la traite des Noirs.


Avec d'autres, Bruno Chenique s'étonne que le Louvre n'ait pas organisé une exposition d'ampleur autour de ce 200e anniversaire du Salon de 1819... Lui-même va organiser au musée de Montargis une exposition « Girodet face à Géricault ou la bataille romantique du Salon de 1819 ». Bruno Chenique y voit une défiance autour de ce tableau qui a toujours senti le souffre. Réponse de Sébastien Allard : « Le tableau est fragile et difficile à bouger, rien de plus. Déjà quand on l'a déplacé pour le dépoussiérer, il y a quelques années, ça a été toute une histoire... »

L'oeuvre n'en est pas à sa première mésaventure. Après la mort de Géricault, ne trouvant pas preneur, elle faillit être découpée pour être revendue par morceaux. L'un des meilleurs amis du peintre, Dedreux-Dorcy, la sauva de l'équarrissage pour 6 000 francs et la revendit le lendemain au Louvre pour la même somme. Très vite, des voix s'élèvent pour dire que le tableau, pour lequel Géricault a utilisé du bitume, allait se désintégrer. En 1858, on en fait une copie (au musée d'Amiens). Certes le tableau craquelle dans les zones de bitume (à peine 3% de la surface, selon les experts) et disparaît sous dix à quinze couches de vernis jaune. Mais, nettoyé, on verrait peut-être, enfin, distinctement les trois griffes de la Légion d'honneur.

 

GÉRICAULT EN QUELQUES DATES

1791 Naissance à Rouen.

1810 Après avoir fréquenté secrètement l'atelier de Carl Vernet, il s'inscrit chez Pierre Guérin, peintre d'histoire et prix de Rome.

1811 Ecole des beaux-arts. Echappe à la conscription en achetant un remplaçant.

1812 Médaille d'or au Salon pour Officier de chasseurs à cheval de la garde impériale chargeant.

1814 S'engage dans la garde nationale à cheval de Paris, puis dans les mousquetaires du roi Louis XVIII. Expose deux tableaux Un hussard chargeant et Un cuirassier blessé quittant le feu.

1815 Accompagne le roi dans son exil. Obtient ensuite son licenciement des mousquetaires.

1816 Echec au concours de Rome. Voyage en Italie.

1818 Travaux préparatoires au Radeau de La Méduse. Naissance de son fils illégitime, « né de père et de mère non désignés ». On apprendra plus tard que la mère n'est autre que la tante de Théodore, Alexandrine-Modeste Caruel.

1819 Exposition du Radeau au Salon. Il obtiendra l'une des 32 médailles d'or. Premiers signes de dépression. Début de la série des « Monomanes ».

1820 Séjour à Londres. Exposition à l'Egyptian Hall du Radeau qui accueillera 50 000 visiteurs. Peint Mazeppa. Le vicomte de Chaumareys, commandant de La Méduse, est libéré après trois années de prison.

1821 Nouveau séjour à Londres. Peint Le Derby d'Epsom. Exposition du Radeau à Dublin.

1822 Le comte de Forbin, directeur du Musée du Louvre essaie en vain par deux fois de faire acheter Le Radeau de La Méduse.

1823 La faillite de son agent de change entraîne la ruine de Géricault. De nombreuses chutes de cheval ayant entrainées une lésion de la moelle épinière, son état de santé s'aggrave, malgré plusieurs opérations.

1824 Mort de Géricault, le 26 janvier, à 33 ans. Le Radeau de La Méduse est acheté pour 6 000 francs par son ami le peintre Dedreux-Dorcy qui la revend au même prix le lendemain au Louvre.

 

À LIRE

« Géricault », catalogue de l'exposition de 1991.

« Géricault au coeur de la création romantique », catalogue du Musée d'art Roger-Quillot de Clermont-Ferrand, sous la direction de Bruno Chenique.

La Méduse, chronique d'un naufrage annoncé, Olivier Merle. Editions de Fallois.

La Semaine Sainte, Louis Aragon. Folio.

À ce point de folie, Franzobel. Flammarion

Joseph le Maure, Bona Mangangu. Tekedio éditions.

Géricault : his life and work, Lorenz Eitner. Orbis Pub.

 

« L'ESPOIR EN SUSPENS : MIGRATION ET DESTINÉE », PAR TONI MORRISON

« Lorsque les sans-abris demeurent des étrangers suspects ; lorsque 'l'identité' - au sens non point d'étiquette superflue désignant un intérêt ethnique étroit, mais d'essence même de l'être - exige des stratégies de reconstruction ; lorsque l'incompétence et l'irrationalité, piétinant toute décence, continuent à mettre en danger des vies de 'moindre valeur', alors nous pouvons chercher avec une énergie et une attention accrues la connaissance que prodigue l'art. Le Radeau de La Méduse se présente à la fois comme une métaphore et une incarnation. [...] Très critiqué, ce tableau, qui fut source d'interrogations des décennies durant, se prête à de multiples perceptions donnant lieu à un large éventail d'interprétations dans une parfaite illustration de l'art vivant au-delà du cadre - au-delà de son époque. Ses implications gestuelles de race, sa sensibilité aux conséquences de l'aventurisme politique, sa manière d'attirer l'attention sur le désespoir, la destruction et les souffrances de l'existence humaine sont magnifiquement rendues. On voit comment le discours politique, légal et scientifique ainsi que les fruits de l'Empire s'allient pour produire un chef-d'oeuvre. »

« Le Radeau de La Méduse », textes de Toni Morrison et Bruno Chenique, photos Roberto Bigano. FMR n° 20, juillet 2007.

LES ECHOS.FR du 19 juillet 2019 par Thierry GANDILLOT.

 

 

@thgandillot

 

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