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Fred Vargas: Le XXIe siècle est celui de l'épuisement

Posted by Bona Mangangu on May 27, 2019 at 4:15 AM

Fred Vargas tire la sonnette d’alarme dans L’Humanité en péril (Éditions Flammarion). Désireuse de mettre fin à « la désinformation dont nous sommes victimes », l’écrivain et archéozoologue a fait son miel de nombre d’articles, d’enquêtes et autres préconisations du GIEC (le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), qui s’est appuyé sur des milliers d’études scientifiques. Fred Vargas brosse le tableau d’une situation apocalyptique et appelle - tout comme Emma et bien d’autres ces jours-ci (Renaissance écologique, 24 chantiers pour le monde de demain, de Julien Dossier, Éditions Actes Sud) - à un changement radical de modèle de pensée, de production et de vie. Entretien.

 

Madame Figaro. - Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire L’Humanité en péril ?

Fred Vargas. - Les décisions des gouvernants à l’issue de la COP 24, en 2018, que je trouve criminelles. Le GIEC a démontré qu’avec une augmentation des températures de 1,5 °C par rapport au niveau préindustriel, on impacte le quart du globe et on met en péril la moitié de l’humanité. Or, les gouvernants se sont mis d’accord sur +2 °C, ce qui a des répercussions sur la moitié du globe et met en péril les trois quarts de l’humanité. Il faut préciser ce que les gens ignorent : +1,5 °C désigne une moyenne mondiale des températures, qui prend en compte celles, très froides, des océans et des pôles. Sur les continents, cela correspond à +3,7 °C. À +2 °C au global, soit +5 °C sur les continents d’ici la fin du siècle, des milliards de personnes mourront de faim, de soif, voire de chaleur dans certaines parties du globe.

 

La pénurie d’eau a de multiples conséquences. Pouvez-vous en détailler quelques-unes ?

Rappelons déjà qu’en 2025, seuil d’alerte fixé par l’ONU, entre la moitié et les deux tiers de l’humanité vont entrer en stress hydrique : la demande en eau dépassera la quantité disponible. Cela, alors que 90 % des eaux du globe sont aujourd’hui polluées et nécessitent le recours à des usines de dépollution. Si l’on prend le cas de la France, des centrales nucléaires sont implantées au contact du Rhône, de la Loire et de la Seine pour y puiser l’eau nécessaire à leur fonctionnement. Plusieurs ont été forcées de se mettre à l’arrêt l’année dernière, la plus chaude depuis 1900, parce que le niveau d’eau était trop bas - avec le risque d’en manquer et de ne pas pouvoir refroidir les centrales -, et parce que l’eau était trop chaude - avec le risque, en rejetant des eaux plus chaudes encore, de tuer tout ce qui y vit. Sur nos dix-huit centrales (après la fermeture de Fessenheim), six sont en bord de mer et disposeront d’eau. Mais les douze autres ? On devra, à terme, fonctionner avec 30 % de l’électricité actuelle, disons 40 % si l’on ajoute le photovoltaïque, l’éolien, l’hydraulique…, et donc fixer des priorités (dépollution, santé…;).

 

Quels sont les principaux producteurs de gaz à effet de serre ?

On pense souvent au secteur automobile, mais l’industriedu vêtement, par exemple, émet 1,4 milliard de tonnes de CO2 dans l’air sur 9,5 milliards de tonnes au total. Alors que nous ne portons pas entre 50 % et 70 % de nos vêtements, et que, dès lors qu’ils ne sont pas en fibres naturelles, une machine de six kilos libère 13 000 nanoparticules de plastique - trop petites pour être captées -, qui vont rejoindre dans les rivières et les océans toutes les nanoparticules issues de la décomposition des autres déchets plastiques.

 

On mange cinquante fois plus de viande qu’il y a cinquante ans

Fred Vargas

Vous pointez aussi les responsabilités du lobby agroalimentaire…

Le plus colossal, insensé et mortifère. L’agriculture et l’élevage intensifs produisent du CO2 (9 % du total des émissions de l’humanité;), mais aussi du méthane (37 %), vingt-cinq fois plus réchauffant, et du protoxyde d’azote (65 %), trois cents fois plus réchauffant. Les très grands cheptels se situent au Brésil, sur les parties déforestées de l’Amazonie, et la viande est principalement exportée aux États-Unis et en Europe. On en mange cinquante fois plus qu’il y a cinquante ans, si bien qu’il faut compter quatre têtes de bétail par être humain, ce qui est insoutenable : il faut 13.800 litres d’eau pour produire un kilo de bœuf. Et toutes ces bêtes, innombrables, produisent d’autant plus de méthane qu’elles sont nourries au soja - l’herbe digérée en émet beaucoup moins. C’est aussi l’origine d’une déforestation ravageuse, alors que les forêts absorbent 30 % du carbone. Je parle ici des trois grandes forêts primaires que sont l’Amazonie au Brésil, celle du bassin du Congo et celle de l’Indonésie et de la Malaisie. On les abat pour le bois exotique et pour étendre d’immenses cultures de soja transgénique, de palmiers - pour l’huile de palme - et de colza. On peut ainsi nourrir les bêtes et faire du biocarburant, un biocarburant jusqu’à trois fois plus polluant que le diesel !

 

Les techniques utiliséespour ces cultures contribuent-elles aussi à la catastrophe ?

On épand sur les champs des quantités démesurées d’engrais azotés et de phosphates, des pesticides, des fongicides et des herbicides en quantités tout aussi excessives, et on irrigue de façon démente, pompant 70 % de l’eau de la planète ! Les sols ne peuvent pas tout absorber et l’eau ruisselle en emportant tout cela vers les fleuves et les mers. Les engrais azotés se transforment en nitrates et en nitrites - qui polluent les eaux et tuent la faune aquatique -, ainsi qu’en protoxyde d’azote et en ammoniaque, seule cause des pluies acides, à l’originedu dépérissement des sols et des arbres. Par ailleurs, on extrait pour les phosphates 153 millions de tonnes de phosphore par an, alors que ce dernier est indispensable à la vie, ne peut pas être fabriqué et que, en étant emporté par l’eau sous forme de phosphate, il est pour sa majeure partie perdu. Le lobby agroalimentaire est la première cause de pénurie d’eau, de pollution des eaux et des sols, de la déforestation des grandes forêts, et de la diminution de la biodiversité.

 

La sixième extinction de masse a commencé...

Si l’on en croit le rapport de l’IPBES, le « GIEC de la biodiversité », publié le 6 mai 2019, un million d’espèces animales et végétales (soit une sur huit) risquent de disparaître du fait de la destruction de leur habitat, de la surexploitation des espèces, du changement climatique, de la pollution et des espèces exotiques envahissantes… On sait, par exemple, que la majorité des poissons est déjà en voie d’extinction et que 30 % des espèces d’oiseaux sont déjà éteintes, car les insectes et les vers de terre disparaissent. Or en deçà d’un certain seuil de biodiversité, on meurt : on en a un besoin vital. En dessous d’un certain seuil d’insectes pollinisateurs, on meurt : ils assurent la reproduction de 80 % des plantes, dont celles que l’on mange. Les populations d’abeilles ont diminué de 30 % à 90 %, selon les régions, du fait de l’usage des pesticides. Pourtant, on continue d’autoriser les néonicotinoïdes, la France a autorisé le glyphosate pour encore trois ans, le Parlement européen a autorisé la classe des SDHI (fongicides), tellement mortelle pour les abeilles et qui peut même modifier l’ADN humain. Les lobbys, multimilliardaires, détiennent tous les leviers de la production du monde, production à laquelle adhèrent des gouvernants totalement paralysés.

 

Vous mentionnez aussi d’autres gaz à effet de serre, comme les gaz fluorés ?

Ils sont plusieurs milliers de fois plus réchauffants que le CO2. Et j’insisterai sur le NF3, employé pour la fabrication de nos écrans plats : téléphones, tablettes, télés… Un marché en pleine expansion du fait de l’obsolescence programmée, qui veut qu’après cinq ans il vous faut en racheter un, consommer, consommer, consommer. Nos élus ont laissé courir la surproduction industrielle dans les pays développés et les pays en développement comme la Chine et l’Inde, parce qu’ils sont pris dans une névrose obsessionnelle - au sens clinique du terme -, qui bloque toute pénétration d’un autre système que celui du productivisme à tous crins. Les lobbys, de l’agroalimentaire au vêtement, marchent main dans la main avec les gouvernants et n’ont qu’une fixation : l’argent. Les élus, voulant être réélus, veulent eux aussi de la croissance, donc de la consommation et de la production. Obsédés comme ils le sont par le profit, la croissance et le pouvoir, ils sont incapables de comprendre qu’il faut changer radicalement de modèle, le GIEC préconisant une réduction de 50 % d’émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 pour parvenir à 0 % en 2050.

 


Que peut-on faire, à notre échelle ?

Abaisser sa consommationde viande de 90 % est l’acte citoyen le plus efficace, sachant que le poulet est la viande la moins problématique. Acheter moins de vêtements : il faudrait idéalement trente pièces d’habillement par personne, uniquement en fibres naturelles, et les laver à 40 °C maximum. Prendre le train plutôt que l’avion, surveiller sa consommation d’eauet d’électricité, éviter le plastique à usage unique, boycotter les biocarburants, les bois tropicaux ainsi qu’un certain nombre de produits polluants comme le sucre, le soja (importé à 97 %), le miel non bio, le chocolat sauf s’il est noir et bio, le Coca, éviter nombre de poissons victimes de la surpêche, comme le cabillaud, et/ou intoxiqués au mercure, comme le thon.

 

Et que devraient faire les gouvernants ?

Récupérer l’argent de la fraude fiscale - 1 000 milliards d’euros en Europe - pour financer la transition énergétique et écologique. Interdire l’agriculture et l’élevage intensifs au profit du bio. Légiférer sur les pesticides, les fongicides et les herbicides. Et cesser de financer les énergies fossiles - comme l’a recommandé l’ONU -, soutenir les entreprises qui dépolluent, mettre fin à l’obsolescence programmée et à l’exploitation minière du phosphore, classer les forêts, recycler les eaux usées… Les gouvernants se réfugient dans le déni en se disant que la technologie va nous sauver. Mais elle ne nous sauvera pas, ne serait-ce que parce que le XXIe siècle est celui de l’épuisement. Ce sera le cas de l’argent, dans deux ans, utilisé dans la dépollution des eaux ; du cuivre, dans dix ans ; du lithium, dans seize ans, qui sert dans la fabrication des batteries, et ainsi de suite, pétrole compris. Pour l’heure, on continueen roue libre, comme un engin fou, prêt à aller dans le mu

Qui était Joseph, modèle noir du peintre GERICAULT

Posted by Bona Mangangu on March 23, 2019 at 4:35 AM

Bona MANGANGU. Entretien d'HELENE COMBIS, France Culture. 22 Mars 2019


Il surplombe le légendaire tableau de Géricault, mais qui a déjà remarqué la couleur de sa peau ? L'homme qui a permis à Géricault d'incarner ce personnage s'appelait Joseph, et était Haïtien. C'est l'un des rares modèles noirs de cette époque dont subsistent quelques traces biographiques.

Aviez-vous déjà remarqué que la figure conquérante et optimiste qui surplombe le légendaire tableau du Radeau de la Méduse, et qui tranche avec les autres naufragés prostrés et capitulards, était un Noir ?

Nous non plus... et alors que le Musée d'Orsay propose jusqu'au 21 juillet une exposition sur le modèle noir, nous avons voulu en savoir plus long sur celui qui a posé sous l’œil de Géricault pour incarner cette victorieuse figure de proue : il s'agit du "Nègre Joseph" (tel qu'on le baptisait à l'époque), venu de Saint-Domingue, et dont la petite histoire s'inscrit dans la grande sur fond de prémices abolitionnistes découragés par Napoléon, et de révolution haïtienne.


Nous avons donc rencontré l'écrivain Bona Mangangu qui, en 2016, a publié chez le Tiers Livre un texte poétique inspiré de la vie de Joseph, sur laquelle il s'était largement documenté. Entretien.


Qui était « Joseph le Maure », auquel vous avez consacré un texte littéraire ? D’où venait-il, quel a été son parcours de vie, et qu’est-ce qui l’a conduit à Paris, puis dans l’atelier des peintres romantiques du XIXe siècle, à commencer par celui de Géricault ?


Bona Mangangu. Que sait-on vraiment de lui ? Pas grand-chose. Peu d’indices biographiques nous sont parvenus. Nous savons par Emile de la Bédollierre, dans son livre Les Français peints par eux-mêmes, encyclopédie morale du dix-neuvième siècle paru en 1840, qu’au début de la Restauration, il débarque à Marseille, après la libération d'Haïti en janvier 1804. De Marseille, il gagne Paris où il vit de petits boulots et d’expédients. Il se fait engager dans la troupe acrobate de Madame Saqui, née Marguerite-Antoinette Lalanne, danseuse de corde, pour jouer les Africains. Son succès au sein de cette troupe le conduit au petit cénacle des artistes de la rue des Martyrs. Par quelle voie a-t-il rencontré et trouvé les faveurs de Géricault ? Je l’ignore. En tout cas, grâce à ce dernier, il fréquente de nombreux ateliers de peintres de l’époque romantique. A quel âge est-il arrivé en France ? Est-il resté en France ? Quels genre de petits boulots faisait-il ? La peinture avait-elle beaucoup d’importance dans sa vie ? Où vivait-il ? De quelle manière est-il mort ? A ma connaissance, on l'ignore.


Pour quels autres peintres a-t-il posé, et pour quels sujets ?


Il a servi de modèle au peintre Adolphe Brune, élève de David, pour une toile intitulée Joseph, le nègre, visible au musée de Cahors. Une Etude de Nègre peinte en 1838, huile sur toile commandée au jeune Théodore Chassériau par Ingres, se trouve au musée Ingres à Montauban. Ingres forma le projet de réaliser une oeuvre à partir de cette étude mais ce projet ne vit jamais le jour. Il existe quelques dessins préparatoires au musée. Il rencontra Delacroix chez Géricault. Je me demande si la tête du Nègre vu en buste, la tête coiffée d'un turban rouge de Delacroix, qui date de 1826, ne serait pas celle de Joseph.


Pourquoi connut-il un tel succès, en tant que modèle ?


Son physique est proche de statues antiques. Mais ce n’est pas pour cela qu’il a les faveurs du peintre du Radeau. Dans le volume VI du livre de La Bédollierre (Émile de La Bédollière, écrivain et journaliste, NDR) l’auteur affirme que Joseph s'attire les préférences par son charisme. Il est vrai qu’il est très beau, possède des épaules larges, des dents très blanches et un torse effilé, et qu’il sait séduire n’importe qui par son bagout, son charme et son sens de la répartie. Ce qui amène un tel succès à Joseph ? C’est plutôt le Naufrage de la Méduse. C’est une toile immense. Aucun amateur de peinture, aucun peintre n’échappe à ce corps, cette "éminence" noire au sommet d’une pyramide humaine. À partir de-là, les propositions se multiplient.


- Dans Le Modèle, en 1840, Émile de La Bédollière écrit : "Pensez-vous que l’Haïtien, brûlé par le soleil des tropiques, va demeurer tranquille dans sa pose comme Napoléon sur la Colonne ? Non : vous voyez tout à coup sa figure s’épanouir, ses grosses lèvres s’ouvrir, ses dents blanches étinceler ; il se parle à lui-même, il se conte des histoires, il rit à gorge déployée ; il songe à son pays natal ; réchauffé par la chaleur du poêle, il rêve le climat des Antilles ; au milieu des émanations de la tôle rougie et de la couleur à l’huile, il respire le parfum des orangers. O illusions !" Qu’est-ce que cette vision de l’homme noir reflète de l’époque ?


Il y a une donnée simple, à peu près partagée par le commun des mortels de l’époque : le Noir est de race inférieure, c’est un esclave. S’il est toutefois parmi nous, il n’est pas des nôtres, il ne se comporte pas comme nous. Comme vous le notez, certains clichés et stéréotypes perdurent. De la Bédollière ne fait que mettre en relief certains préjugés. Joseph est renvoyé à sa singularité nègre, telle que perçue par l’homme occidental. On dirait un extrait du Traité de physiognomonie, une science antique méconnue où l’individu est soumis à un examen sur son apparence physique, ses mœurs et ses origines. De grands esprits, comme Buffon, quelques années plus tôt, avaient rapproché l’intelligence du Noir à celle des animaux. Le Noir est d’intelligence inférieure, il est cannibale. On pointe du doigt sa "différence" pour mieux nier son altérité et son appartenance à la communauté des hommes. En 1848, les députés, à leur tête Victor Schoelcher, finiront par abolir cette cruauté rétablie par Napoléon en 1804.

Justement, que dit ce succès de Joseph (et plus largement celui des modèles noirs) des réflexions de l’époque sur l’esclavage?

Il est vrai qu’on note une certaine présence des Noirs, venus des Antilles, à Paris au début du XIXe siècle, dans la rue et dans l’iconographie de l’époque. Sont-ils admis auprès des cercles d’artistes à cause de la récente abolition de l’esclavage – que Napoléon rétablit aussitôt après – et de la libération de Haïti ? Suscitent-ils de la sympathie, ou une forme de reconnaissance, en tant qu’individus et figures de l’autre ? Je ne pourrais établir un lien de cause à effet. Modèles, "héros muets", ils ne font que coopérer à la mise en forme des tableaux et des sculptures. Ils font cela pour survivre.


Une chose est certaine : le succès de Joseph n’est qu’auprès des peintres ou des sculpteurs, surtout les proches de son ami Géricault, et auprès des amateurs d’art. Les uns le choisissent comme modèle par nécessité intérieure, connue d’eux seuls. Les autres parce qu’il ressemble à un dieu grec par sa corpulence – l’époque est sans doute à une résurgence des modèles antiques, musculeux, puissants, divinement beaux. Son visage est extraordinaire. Géricault l’a pris en affection. C’est son ami. Les raisons de toute amitié sont inexprimables. Le grand public l’ignore, ignore son identité, tout comme il ignore celle d’autres modèles africains, italiens ou juifs. "Vil métier", diront certains, car le modèle est payé trois francs par séance, une misère. Ça ne nourrit pas correctement son homme. Docile, il pose. Sans bruit. Il ne réclamera à l’artiste aucune part de sa gloire.


- La représentation de modèles noirs dans la peinture, a-t-elle eu une incidence sur la perception des Noirs par la société française ?


Sur le plan iconographique, c’est vrai que l’époque romantique vient de se débarrasser du grotesque que le style Rococo a exalté. Les têtes de nègre grotesque, en vogue dans la décoration de l’époque, ont disparu. Ignacy Sachs souligne dans son essai que l'“on accorde au nègre individuel des traits humains voire sympathiques”. Les artistes qui épousent la cause abolitionniste veulent rendre aux Noirs leur dignité. Par militantisme, ils dénoncent la traite négrière et luttent, pinceaux en main, pour réhabiliter leur condition humaine. Je pense à Géricault et son Radeau. Le bouleversant portrait de Jean-Baptiste Belley, esclave affranchi, devenu député noir de Saint Dominique à la convention par Anne Louis Girodet Trioson (1797), frappe également les esprits. Quant au peintre Marie-Guillemine Benoist, elle a peint magistralement sa Négresse (1800) comme une madone nourricière. “Sa peau rendue avec un soin particulier” nourrit, si je puis dire, l’imaginaire du spectateur. Selon Luce-Marie Albigès, "assise dans un fauteuil à médaillon drapé d’un riche tissu, elle occupe la place traditionnelle d’une femme blanche."


Ce succès des modèles noirs témoignent-ils des débuts d'une affirmation de l’identité noire ?


C’est aller vite en besogne. Le monde noir est vaste. Les royaumes africains seront peu à peu réduits au silence par la ruse et la brutalité des puissances occidentales. Les seuls qui se soulèvent, jusqu’ici, ce sont les Haïtiens. Toussaint Louverture chasse les Anglais de Saint-Domingue en 1795 puis les Espagnols en 1798. Mais la Révolution française conserve sa colonie. En Guadeloupe, les officiers Delgrès et Ignace tentent une résistance, ils sont écrasés par les troupes de Napoléon qui rétablit l’esclavage en 1802. Il faut attendre 1804 pour parler de débuts de la vraie affirmation de l’identité noire aux Antilles. En effet, Toussaint Louverture ayant réussi à écarter ses rivaux blancs et mulâtres, s’empare du pouvoir et proclame l’indépendance en janvier 1804. La première république noire est née : Haïti. On connaît la suite… la cellule du Fort de Joux dans le Jura etc.


Dans votre texte, vous semblez dire que pour Géricault, peindre Joseph au centre de son Radeau de la Méduse était un acte d’émancipation… Pouvez-vous revenir sur cette représentation, et sa force symbolique ? Pour le peintre, était-ce réellement un choix politique ?


Je crois que c’est un choix politique. J’ai appris qu’il aimait se faire conter les exploits héroïques d’insurgés haïtiens. Le rétablissement de l’esclavage par Napoléon aux Antilles françaises l’avait sans doute révulsé.

C’est la fin de l’Empire. Nul, au sein de son entourage proche ( le colonel Bro, Dedreux-Dorcy, Horace Vernet, Jamar...) n’ignore ses sympathies pour la cause abolitionniste. Ils aspirent tous à des changements politiques, surtout artistiques. Géricault peint Le Radeau en six mois. Entre 1818 et 1819. Vu sa dimension, on ne peut que s’émerveiller devant une telle force, une telle rapidité d’autant qu’il n’use pas de brosses. Pour les rôles héroïques, dans ses tableaux, il choisit plutôt les Africains. Le personnage de Joseph est bien placé, au centre du Radeau. Son corps, c’est la matière première mise en oeuvre par le peintre, la figure de proue "élue" par celui-ci pour envoyer des signaux au bateau l’Argus venu à la rescousse. C’est un corps noir, puissant, en bonne santé, qui s’élève au-dessus des corps blancs, survivants du radeau affaiblis par la maladie et la fatigue. Le symbole est très fort.

Que peut-on trouver comme documents biographiques sur Joseph, aujourd'hui ? Pourquoi l'histoire n'a-t-elle retenu que son prénom ?

Pas grand-chose. Emile de La Bédollière fournit quelques indices dans son livre. Ils sont malheureusement maigres. Adrien Goetz dans son roman La Dormeuse de Naples lui donne un rôle assez prépondérant. Il le fait admettre dans un cercle philosophico-artistique appelé "la société Antonine" dont font partie de nombreux peintres célèbres de l’époque. Il le fait invraisemblablement voyager à Rome et Naples en compagnie de Géricault et Ingres.

Mais sinon... une biographie uniquement pour celui qui exerce un "vil métier", que le grand public ignore ? Allons donc ! Il n’est ni soldat de l’Empire, ni général aux cotés de Delgrès, de Dessalines ou de Toussaint. On ne passe pas du jour au lendemain de la troupe acrobate, de l’atelier de la rue des Martyrs au Fort de Joux dans le Jura. Non. Il demeure tranquille dans sa pose pour trois francs la séance, le jour, et amuseur le soir au troquet. Pourquoi l’histoire n’a-t-elle retenu que son prénom ? Qui connaît Cadamour, le roi des modèles, ? Qui connaît Brzozomvsky, le doyen des modèles, et Dubose, modèle de formes irréprochables, et Céveau le beau dentelé, le favori d'Ingres ? Que sait-on de la Femme noire du célèbre tableau de Marie-Guillemine Benoist au Louvre? Et le nom de la servante aux fleurs dans l’Olympia de Manet, qui le connaît ? On prétend que la mode est à l’anonymat pour les modèles...

Bona MANGANGU. Entretien avec HELENE COMBIS, France Culture

http://www.franceculture.fr/peinture/qui-etait-joseph-modele-noir-du-radeau-de-la-meduse


www.franceculture.fr/histoire/journee-speciale-le-modele-noir

Exposition "Le modèle noir : de Géricault à Matisse", du 26 mars au 21 juillet 2019 au Musée d'Orsay à Paris• Crédits : Musée d'Orsay

 

www.musee-orsay.fr/fr/evenements/expositions/aux-musees/presentation-generale/article/le-modele-noir-47692.html?tx_ttnews%5BbackPid%5D=254&cHash=b8029aa197


L'Europe a construit sa domination en écrivant l'histoire des autres

Posted by Bona Mangangu on September 1, 2018 at 2:45 AM

BibliObs. Le XVIe siècle, écrivez-vous dans «la Machine à remonter le temps», est un tournant dans la façon dont on raconte l’histoire du monde. Pourquoi?

 

Serge Gruzinski. Il y a au XVIe siècle, avec la découverte du Nouveau Monde par les Espagnols, un mouvement inédit de connexion entre les différents continents. Les hommes, les choses, les idées et les croyances se mettent à circuler pour la première fois à une échelle planétaire. Les hommes commencent à penser en des termes globaux et non plus seulement locaux, régionaux ou nationaux. C’est ce que j’appelle l’apparition d’une «conscience monde», et le début du monde dans lequel nous vivons toujours aujourd’hui.

 

Dans ce livre, j’ai voulu souligner à quel point l’écriture de l’Histoire a été au cœur de cette dynamique de globalisation. Car pour dominer des sociétés jusque-là inconnues, les Espagnols ne se sont pas contentés de les conquérir militairement. Ils ont également décidé de fabriquer le passé des populations indigènes. Ils ont construit leur domination en écrivant l’histoire des autres. Un processus d’homogénéisation de l’espace et du temps s’est alors enclenché.

 

Comment, concrètement, les Européens procèdent-ils pour imposer cette écriture de l’histoire et leur conception du temps?

 

La Couronne espagnole a très rapidement compris que le pouvoir était intimement lié au savoir. Au lendemain de la Conquête du Mexique, aux alentours de 1530, elle a donc commencé par faire appel à des religieux pour qu’ils recueillent des informations sur les populations locales. Le but: tirer profit au maximum du Nouveau Monde. Des connaissances économiques ont d’abord été collectées pour déterminer ce qu’il était possible d’exploiter.

 

Puis les Espagnols se sont attelés à écrire l’histoire de ces peuples en capturant les mémoires locales et en les rattachant au patrimoine antique et médiéval de la chrétienté. Un de ces historiens espagnols, le missionnaire Motolinia, établit par exemple de nombreux parallèles entre les plaies d’Egypte et la Conquête du Nouveau Monde ou entre la destruction de Jérusalem, la ville sainte, et celle de Mexico, pour intégrer la Conquête au grand récit biblique.

 

C’est une rupture fondamentale : pour la première fois, les Espagnols se mettent à écrire l’histoire des autres. Cette entreprise de synchronisation des terres conquises avec la chrétienté européenne a été poursuivie ensuite par les autres puissances coloniales dans d’autres territoires, et a fini par gagner la planète entière.

 

Juifs, chrétiens, musulmans... A Jérusalem, Trump rallume un conflit millénaire

 

En quoi ces bouleversements ont-ils constitué un choc pour les populations indigènes?

 

En écrivant l’histoire, les Européens n’ont pas fait que réécrire le passé comme on réécrit des programmes scolaires. Ils ont imposé une histoire façonnée par le christianisme et donc introduit une nouvelle matrice, de nouveaux modes de pensée.

 

Les Espagnols ont fait entrer les Indiens dans une chronologie qui est celle du calendrier chrétien, avec un passé qui commence en l’an 0, et une conception du temps qui se découpe entre passé-présent-futur. Les Européens ont obligé les Indiens à penser leur monde à travers leurs «lunettes», ils ont marginalisé les modes d’expression indigènes, ils ont domestiqué leurs imaginaires. L’un des piliers de ce processus d’occidentalisation du monde est la cristallisation de la parole sous la forme du livre. La suprématie de l’écrit a bouleversé l’imaginaire jusque-là prédominant.

 

Ce qui se joue est symboliquement et intellectuellement très violent. En imposant un cadre de pensée, les Européens ont colonisé ces populations définitivement. Ils ont aboli leur monde. Dès lors, ces autres peuples ne pouvaient plus se regarder que dans le miroir de l’Occident: ils ont été sommés d’imiter le modèle européen.

 

Ces populations locales ont-elles essayé de résister à cette entreprise d’homogénéisation?

 

Les élites indiennes ne sont pas restées passives. Elles ont cherché autant que possible à valoriser leurs propres cultures, en défendant, par exemple, l’idée qu’elles n’étaient pas «idolâtres». La colonisation des mémoires par les Espagnols ne s’est par ailleurs pas exercée sous la forme d’une méconnaissance ou d’une indifférence aux traditions indigènes. Les Espagnols se sont vraiment intéressés aux récits des populations locales. Reste que les matériaux livrés par les élites indiennes n’ont cessé d’être remaniés et interprétés selon les schémas de pensées européens.

 

Sur le long terme, il est intéressant de noter qu’en Amérique, en Asie et en Afrique, les «outils» imposés par les Européens se sont retournés bien plus tard contre eux. Les mouvements nationalistes qui ont émergé à travers le monde au XIXe siècle, en Chine ou Inde en particulier, ont utilisé des modes de pensées propagées par l’Europe pour justifier leur émancipation du joug occidental et/ou colonial. L’exemple le plus radical, c’est Mao en Chine, qui s’est approprié le marxisme, une doctrine venue d’Europe, pour à son tour réécrire le passé de son pays.

 

En quoi cette dynamique de globalisation a-t-elle durablement façonné le monde?

 

La globalisation, c’est lorsque quelque chose se diffuse à travers le monde et écrase tout sur son passage. Le XVIe siècle est à ce titre un véritable tournant: une histoire écrite depuis l’Europe, dont le point de vue est européen et chrétien, s’impose à des milliers de kilomètres de ce continent. C'est un processus d'une puissance folle, dont on peut percevoir l’impact encore aujourd’hui. Cinq siècles ont passé mais, depuis cette époque, une grande partie du monde écrit toujours le passé d’une même façon, une façon européenne. Dans un manuel scolaire japonais, par exemple, l’enseignement de l’histoire démarre avec les Égyptiens, comme en Europe !

 

Les Espagnols ont réussi à faire vivre plusieurs continents à la même heure, au même rythme, selon les mêmes modes de vie et de pensée, et ils ont insérés différents peuples dans une même histoire. En tant qu’Européen, nous avons tendance à considérer cela comme un fait «naturel» alors que ça ne l’est pas.

 

L’Europe est-elle encore aujourd’hui le moteur de ce processus de mondialisation, qu’elle a amorcé au XVIe siècle?

 

Après l’Espagne, qui a été moteur de cette mondialisation au XVIe siècle, les puissances anglaises et françaises ont pris le relais aux XVIIe-XVIIIe siècle. Mais depuis la Première Guerre mondiale, nous sommes entrés dans une crise de la domination européenne. L’Europe a peu à peu perdu le leadership moral - avec la Shoah - puis le leadership économique et technologique. Le déclin européen n’est pas récent, il a commencé il y un siècle! Le véritable moteur de la mondialisation, maintenant, c’est évidemment la Chine.

 

Colonisation, mondialisation & fil de fer barbelé : une autre histoire du XIXe siècle

 

Vous vous inscrivez depuis plusieurs années dans une approche «globale» de l’histoire, qui s’efforce d’insérer l’histoire nationale dans un cadre bien plus large. Comment percevez-vous certaines critiques, qui y voient une culture de la repentance?

 

Faire de l’histoire «globale», ce n’est pas faire acte de repentance. Faire de l’histoire «globale», c’est avoir un regard critique sur l’histoire telle qu’elle a été écrite pendant des siècles, une histoire eurocentrée, fondamentalement liée à la chrétienté et construite sur un biais colonial. C’est prendre conscience que notre histoire n’est pas neutre, qu’elle a été imposée à plusieurs peuples, et qu’il importe donc de prendre quelques distances vis-à-vis d’elle.

 

La mondialisation est un phénomène très ancien, vieux de cinq siècles. Ce qui me frappe, c’est de constater à quel point, encore aujourd’hui, nos schémas mentaux font que l’on reste très ignorants de l’étranger et du lointain, et très rétifs à s'y intéresser. D’une certaine façon, nous pensons encore comme au XVe siècle, avant la découverte de l'Amérique, comme s'il ne s’était rien passé depuis, et comme si l’échelle nationale restait la plus pertinente pour comprendre le monde.

 

Les débats sur l’histoire, comme enseignement ou non du «roman national», sont donc dépassés ?

 

Je le crois. Les médias accordent bien trop d’attention à ce type de débats, qui n’ont pas vraiment d’intérêt. Dans une société comme la nôtre, qui a vu arriver des populations venues d’ailleurs, comment peut-on envisager de ne s’intéresser en 2017 qu’à l’histoire hexagonale? La diversité des populations européennes exige un enseignement de l’histoire qui ne soit pas seulement cantonné aux frontières de la France.

 

Propos recueillis par Sébastien Billard

Serge Gruzinski est spécialiste de la mondialisation ibérique du XVIe siècle. Il enseigne l’histoire à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) à Paris, mais aussi à l’université de Princeton (Etats-Unis) et à celle de Belém (Brésil). Il publie, chez Fayard, «La Machine à remonter le temps : comment l’Europe s’est mise à écrire l’histoire du monde».

 

 


 


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