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L'Europe a construit sa domination en écrivant l???histoire des autres

Posted by Bona Mangangu on September 1, 2018 at 2:45 AM

BibliObs. Le XVIe siècle, écrivez-vous dans «la Machine à remonter le temps», est un tournant dans la façon dont on raconte l’histoire du monde. Pourquoi?

 

Serge Gruzinski. Il y a au XVIe siècle, avec la découverte du Nouveau Monde par les Espagnols, un mouvement inédit de connexion entre les différents continents. Les hommes, les choses, les idées et les croyances se mettent à circuler pour la première fois à une échelle planétaire. Les hommes commencent à penser en des termes globaux et non plus seulement locaux, régionaux ou nationaux. C’est ce que j’appelle l’apparition d’une «conscience monde», et le début du monde dans lequel nous vivons toujours aujourd’hui.

 

Dans ce livre, j’ai voulu souligner à quel point l’écriture de l’Histoire a été au cœur de cette dynamique de globalisation. Car pour dominer des sociétés jusque-là inconnues, les Espagnols ne se sont pas contentés de les conquérir militairement. Ils ont également décidé de fabriquer le passé des populations indigènes. Ils ont construit leur domination en écrivant l’histoire des autres. Un processus d’homogénéisation de l’espace et du temps s’est alors enclenché.

 

Comment, concrètement, les Européens procèdent-ils pour imposer cette écriture de l’histoire et leur conception du temps?

 

La Couronne espagnole a très rapidement compris que le pouvoir était intimement lié au savoir. Au lendemain de la Conquête du Mexique, aux alentours de 1530, elle a donc commencé par faire appel à des religieux pour qu’ils recueillent des informations sur les populations locales. Le but: tirer profit au maximum du Nouveau Monde. Des connaissances économiques ont d’abord été collectées pour déterminer ce qu’il était possible d’exploiter.

 

Puis les Espagnols se sont attelés à écrire l’histoire de ces peuples en capturant les mémoires locales et en les rattachant au patrimoine antique et médiéval de la chrétienté. Un de ces historiens espagnols, le missionnaire Motolinia, établit par exemple de nombreux parallèles entre les plaies d’Egypte et la Conquête du Nouveau Monde ou entre la destruction de Jérusalem, la ville sainte, et celle de Mexico, pour intégrer la Conquête au grand récit biblique.

 

C’est une rupture fondamentale : pour la première fois, les Espagnols se mettent à écrire l’histoire des autres. Cette entreprise de synchronisation des terres conquises avec la chrétienté européenne a été poursuivie ensuite par les autres puissances coloniales dans d’autres territoires, et a fini par gagner la planète entière.

 

Juifs, chrétiens, musulmans... A Jérusalem, Trump rallume un conflit millénaire

 

En quoi ces bouleversements ont-ils constitué un choc pour les populations indigènes?

 

En écrivant l’histoire, les Européens n’ont pas fait que réécrire le passé comme on réécrit des programmes scolaires. Ils ont imposé une histoire façonnée par le christianisme et donc introduit une nouvelle matrice, de nouveaux modes de pensée.

 

Les Espagnols ont fait entrer les Indiens dans une chronologie qui est celle du calendrier chrétien, avec un passé qui commence en l’an 0, et une conception du temps qui se découpe entre passé-présent-futur. Les Européens ont obligé les Indiens à penser leur monde à travers leurs «lunettes», ils ont marginalisé les modes d’expression indigènes, ils ont domestiqué leurs imaginaires. L’un des piliers de ce processus d’occidentalisation du monde est la cristallisation de la parole sous la forme du livre. La suprématie de l’écrit a bouleversé l’imaginaire jusque-là prédominant.

 

Ce qui se joue est symboliquement et intellectuellement très violent. En imposant un cadre de pensée, les Européens ont colonisé ces populations définitivement. Ils ont aboli leur monde. Dès lors, ces autres peuples ne pouvaient plus se regarder que dans le miroir de l’Occident: ils ont été sommés d’imiter le modèle européen.

 

Ces populations locales ont-elles essayé de résister à cette entreprise d’homogénéisation?

 

Les élites indiennes ne sont pas restées passives. Elles ont cherché autant que possible à valoriser leurs propres cultures, en défendant, par exemple, l’idée qu’elles n’étaient pas «idolâtres». La colonisation des mémoires par les Espagnols ne s’est par ailleurs pas exercée sous la forme d’une méconnaissance ou d’une indifférence aux traditions indigènes. Les Espagnols se sont vraiment intéressés aux récits des populations locales. Reste que les matériaux livrés par les élites indiennes n’ont cessé d’être remaniés et interprétés selon les schémas de pensées européens.

 

Sur le long terme, il est intéressant de noter qu’en Amérique, en Asie et en Afrique, les «outils» imposés par les Européens se sont retournés bien plus tard contre eux. Les mouvements nationalistes qui ont émergé à travers le monde au XIXe siècle, en Chine ou Inde en particulier, ont utilisé des modes de pensées propagées par l’Europe pour justifier leur émancipation du joug occidental et/ou colonial. L’exemple le plus radical, c’est Mao en Chine, qui s’est approprié le marxisme, une doctrine venue d’Europe, pour à son tour réécrire le passé de son pays.

 

En quoi cette dynamique de globalisation a-t-elle durablement façonné le monde?

 

La globalisation, c’est lorsque quelque chose se diffuse à travers le monde et écrase tout sur son passage. Le XVIe siècle est à ce titre un véritable tournant: une histoire écrite depuis l’Europe, dont le point de vue est européen et chrétien, s’impose à des milliers de kilomètres de ce continent. C'est un processus d'une puissance folle, dont on peut percevoir l’impact encore aujourd’hui. Cinq siècles ont passé mais, depuis cette époque, une grande partie du monde écrit toujours le passé d’une même façon, une façon européenne. Dans un manuel scolaire japonais, par exemple, l’enseignement de l’histoire démarre avec les Égyptiens, comme en Europe !

 

Les Espagnols ont réussi à faire vivre plusieurs continents à la même heure, au même rythme, selon les mêmes modes de vie et de pensée, et ils ont insérés différents peuples dans une même histoire. En tant qu’Européen, nous avons tendance à considérer cela comme un fait «naturel» alors que ça ne l’est pas.

 

L’Europe est-elle encore aujourd’hui le moteur de ce processus de mondialisation, qu’elle a amorcé au XVIe siècle?

 

Après l’Espagne, qui a été moteur de cette mondialisation au XVIe siècle, les puissances anglaises et françaises ont pris le relais aux XVIIe-XVIIIe siècle. Mais depuis la Première Guerre mondiale, nous sommes entrés dans une crise de la domination européenne. L’Europe a peu à peu perdu le leadership moral - avec la Shoah - puis le leadership économique et technologique. Le déclin européen n’est pas récent, il a commencé il y un siècle! Le véritable moteur de la mondialisation, maintenant, c’est évidemment la Chine.

 

Colonisation, mondialisation & fil de fer barbelé : une autre histoire du XIXe siècle

 

Vous vous inscrivez depuis plusieurs années dans une approche «globale» de l’histoire, qui s’efforce d’insérer l’histoire nationale dans un cadre bien plus large. Comment percevez-vous certaines critiques, qui y voient une culture de la repentance?

 

Faire de l’histoire «globale», ce n’est pas faire acte de repentance. Faire de l’histoire «globale», c’est avoir un regard critique sur l’histoire telle qu’elle a été écrite pendant des siècles, une histoire eurocentrée, fondamentalement liée à la chrétienté et construite sur un biais colonial. C’est prendre conscience que notre histoire n’est pas neutre, qu’elle a été imposée à plusieurs peuples, et qu’il importe donc de prendre quelques distances vis-à-vis d’elle.

 

La mondialisation est un phénomène très ancien, vieux de cinq siècles. Ce qui me frappe, c’est de constater à quel point, encore aujourd’hui, nos schémas mentaux font que l’on reste très ignorants de l’étranger et du lointain, et très rétifs à s'y intéresser. D’une certaine façon, nous pensons encore comme au XVe siècle, avant la découverte de l'Amérique, comme s'il ne s’était rien passé depuis, et comme si l’échelle nationale restait la plus pertinente pour comprendre le monde.

 

Les débats sur l’histoire, comme enseignement ou non du «roman national», sont donc dépassés ?

 

Je le crois. Les médias accordent bien trop d’attention à ce type de débats, qui n’ont pas vraiment d’intérêt. Dans une société comme la nôtre, qui a vu arriver des populations venues d’ailleurs, comment peut-on envisager de ne s’intéresser en 2017 qu’à l’histoire hexagonale? La diversité des populations européennes exige un enseignement de l’histoire qui ne soit pas seulement cantonné aux frontières de la France.

 

Propos recueillis par Sébastien Billard

Serge Gruzinski est spécialiste de la mondialisation ibérique du XVIe siècle. Il enseigne l’histoire à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) à Paris, mais aussi à l’université de Princeton (Etats-Unis) et à celle de Belém (Brésil). Il publie, chez Fayard, «La Machine à remonter le temps : comment l’Europe s’est mise à écrire l’histoire du monde».

 

 


 

Eduquer au XXIe siècle

Posted by Bona Mangangu on March 6, 2018 at 4:10 AM

Eduquer au XXIe siècle

Entre 1900 et 2011, tout a changé pour les écoliers qui vivent à présent dans le virtuel et dans une société multiculturelle, analyse Michel Serres. Il faut aider l'école à prendre la mesure de cette nouvelle ère.

Avant d'enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit, au moins faut-il le connaître. Qui se présente, aujourd'hui, à l'école, au collège, au lycée, à l'université ?

Ce nouvel écolier, cette jeune étudiante n'a jamais vu veau, vache, cochon ni couvée. En 1900, la majorité des humains, sur la planète, travaillaient au labour et à la pâture ; en 2011, la France, comme les pays analogues, ne compte plus qu'un pour cent de paysans. Sans doute faut-il voir là une des plus fortes ruptures de l'histoire, depuis le néolithique. Jadis référée aux pratiques géorgiques, la culture, soudain, changea. Celle ou celui que je vous présente ne vit plus en compagnie des vivants, n'habite plus la même Terre, n'a plus le même rapport au monde. Elle ou il n'admire qu'une nature arcadienne, celle du loisir ou du tourisme.

- Il habite la ville. Ses prédécesseurs immédiats, pour plus de la moitié, hantaient les champs. Mais, devenu sensible à l'environnement, il polluera moins, prudent et respectueux, que nous autres, adultes inconscients et narcisses. Il n'a plus la même vie physique, ni le même monde en nombre, la démographie ayant soudain bondi vers sept milliards d'humains ; il habite un monde plein.

- Son espérance de vie va vers quatre-vingts ans. Le jour de leur mariage, ses arrière-grands-parents s'étaient juré fidélité pour une décennie à peine. Qu'il et elle envisagent de vivre ensemble, vont-ils jurer de même pour soixante-cinq ans ? Leurs parents héritèrent vers la trentaine, ils attendront la vieillesse pour recevoir ce legs. Ils ne connaissent plus les mêmes âges, ni le même mariage ni la même transmission de biens. Partant pour la guerre, fleur au fusil, leurs parents offraient à la patrie une espérance de vie brève ; y courront-ils, de même, avec, devant eux, la promesse de six décennies ?

- Depuis soixante ans, intervalle unique dans notre histoire, il et elle n'ont jamais connu de guerre, ni bientôt leurs dirigeants ni leurs enseignants. Bénéficiant d ‘une médecine enfin efficace et, en pharmacie, d'antalgiques et d'anesthésiques, ils ont moins souffert, statistiquement parlant, que leurs prédécesseurs. Ont-ils eu faim ? Or, religieuse ou laïque, toute morale se résumait en des exercices destinés à supporter une douleur inévitable et quotidienne : maladies, famine, cruauté du monde. Ils n'ont plus le même corps ni la même conduite ; aucun adulte ne sut leur inspirer une morale adaptée.

- Alors que leurs parents furent conçus à l'aveuglette, leur naissance est programmée. Comme, pour le premier enfant, l'âge moyen de la mère a progressé de dix à quinze ans, les parents d'élèves ont changé de génération. Pour plus de la moitié, ces parents ont divorcé. Ils n'ont plus la même généalogie.

- Alors que leurs prédécesseurs se réunissaient dans des classes ou des amphis homogènes culturellement, ils étudient au sein d'un collectif où se côtoyent désormais plusieurs religions, langues, provenances et mœurs. Pour eux et leurs enseignants, le multiculturalisme est de règle. Pendant combien de temps pourront-ils encore chanter l'ignoble "sang impur" de quelque étranger ? Ils n'ont plus le même monde mondial, ils n'ont plus le même monde humain. Mais autour d'eux, les filles et les fils d'immigrés, venus de pays moins riches, ont vécu des expériences vitales inverses.

Bilan temporaire. Quelle littérature, quelle histoire comprendront-ils, heureux, sans avoir vécu la rusticité, les bêtes domestiques, la moisson d'été, dix conflits, cimetières, blessés, affamés, patrie, drapeau sanglant, monuments aux morts, sans avoir expérimenté dans la souffrance, l'urgence vitale d'une morale ?

VOILÀ POUR LE CORPS ; VOICI POUR LA CONNAISSANCE

- Leurs ancêtres fondaient leur culture sur un horizon temporel de quelques milliers d'années, ornées par l'Antiquité gréco-latine, la Bible juive, quelques tablettes cunéiformes, une préhistoire courte. Milliardaire désormais, leur horizon temporel remonte à la barrière de Planck, passe par l'accrétion de la planète, l'évolution des espèces, une paléo-anthropologie millionnaire. N'habitant plus le même temps, ils vivent une toute autre histoire.

- Ils sont formatés par les médias, diffusés par des adultes qui ont méticuleusement détruit leur faculté d'attention en réduisant la durée des images à sept secondes et le temps des réponses aux questions à quinze secondes, chiffres officiels ; dont le mot le plus répété est "mort" et l'image la plus représentée celle de cadavres. Dès l'âge de douze ans, ces adultes-là les forcèrent à voir plus de vingt mille meurtres.

- Ils sont formatés par la publicité ; comment peut-on leur apprendre que le mot relais, en français s'écrit "- ais", alors qu'il est affiché dans toutes les gares "- ay" ? Comment peut-on leur apprendre le système métrique, quand, le plus bêtement du monde, la SNCF leur fourgue des "s'miles" ?

Nous, adultes, avons doublé notre société du spectacle d'une société pédagogique dont la concurrence écrasante, vaniteusement inculte, éclipse l'école et l'université. Pour le temps d'écoute et de vision, la séduction et l'importance, les médias se sont saisis depuis longtemps de la fonction d'enseignement.

Critiqués, méprisés, vilipendés, puisque pauvres et discrets, même s'ils détiennent le record mondial des prix Nobel récents et des médailles Fields par rapport au nombre de la population, nos enseignants sont devenus les moins entendus de ces instituteurs dominants, riches et bruyants.

Ces enfants habitent donc le virtuel. Les sciences cognitives montrent que l'usage de la toile, lecture ou écriture au pouce des messages, consultation de Wikipedia ou de Facebook, n'excitent pas les mêmes neurones ni les mêmes zones corticales que l'usage du livre, de l'ardoise ou du cahier. Ils peuvent manipuler plusieurs informations à la fois.

Ils ne connaissent ni n'intègrent ni ne synthétisent comme nous, leurs ascendants. Ils n'ont plus la même tête.

- Par téléphone cellulaire, ils accèdent à toutes personnes ; par GPS, en tous lieux ; par la toile, à tout le savoir ; ils hantent donc un espace topologique de voisinages, alors que nous habitions un espace métrique, référé par des distances. Ils n'habitent plus le même espace.

Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des années soixante-dix. Il ou elle n'a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n'habite plus le même espace. Né sous péridurale et de naissance programmée, ne redoute plus, sous soins palliatifs, la même mort. N'ayant plus la même tête que celle de ses parents, il ou elle connaît autrement.

- Il ou elle écrit autrement. Pour l'observer, avec admiration, envoyer, plus rapidement que je ne saurai jamais le faire de mes doigts gourds, envoyer, dis-je, des SMS avec les deux pouces, je les ai baptisés, avec la plus grande tendresse que puisse exprimer un grand-père, Petite Poucette et Petit Poucet. Voilà leur nom, plus joli que le vieux mot, pseudo-savant, de dactylo.

- Ils ne parlent plus la même langue. Depuis Richelieu, l'Académie française publie, à peu près tous les vingt ans, pour référence, le dictionnaire de la nôtre. Aux siècles précédents, la différence entre deux publications s'établissait autour de quatre à cinq mille mots, chiffres à peu près constants ; entre la précédente et la prochaine, elle sera d'environ trente mille. A ce rythme, on peut deviner qu'assez vite, nos successeurs pourraient se trouver, demain, aussi séparés de notre langue que nous le sommes, aujourd'hui, de l'ancien français pratiqué par Chrétien de Troyes ou Joinville. Ce gradient donne une indication quasi photographique des changements que je décris. Cette immense différence, qui touche toutes les langues, tient, en partie, à la rupture entre les métiers des années récentes et ceux d'aujourd'hui. Petite Poucette et son ami ne s'évertueront plus aux mêmes travaux. La langue a changé, le labeur a muté.

L'INDIVIDU

Mieux encore, les voilà devenus tous deux des individus. Inventé par saint Paul, au début de notre ère, l'individu vient de naître ces jours-ci. De jadis jusqu'à naguère, nous vivions d'appartenances : français, catholiques, juifs, protestants, athées, gascons ou picards, femmes ou mâles, indigents ou fortunés… nous appartenions à des régions, des religions, des cultures, rurales ou urbaines, des équipes, des communes, un sexe, un patois, la Patrie. Par voyages, images, Toile et guerres abominables, ces collectifs ont à peu près tous explosé.

Ceux qui restent s'effilochent. L'individu ne sait plus vivre en couple, il divorce ; ne sait plus se tenir en classe, il bouge et bavarde ; ne prie plus en paroisse ; l'été dernier, nos footballeurs n'ont pas su faire équipe ; nos politiques savent-ils encore construire un parti plausible ou un gouvernement stable ? On dit partout mortes les idéologies ; ce sont les appartenances qu'elles recrutaient qui s'évanouissent.

Cet nouveau-né individu, voilà plutôt une bonne nouvelle. A balancer les inconvénients de ce que l'on appelle égoïsme par rapport aux crimes commis par et pour la libido d'appartenance – des centaines de millions de morts –, j'aime d'amour ces jeunes gens.

Cela dit, reste à inventer de nouveaux liens. En témoigne le recrutement de Facebook, quasi équipotent à la population du monde. Comme un atome sans valence, Petite Poucette est toute nue. Nous, adultes, n'avons inventé aucun lien social nouveau. L'entreprise généralisée du soupçon et de la critique contribua plutôt à les détruire.

Rarissimes dans l'histoire, ces transformations, que j'appelle hominescentes, créent, au milieu de notre temps et de nos groupes, une crevasse si large et si évidente que peu de regards l'ont mesurée à sa taille, comparable à celles visibles au néolithique, à l'aurore de la science grecque, au début de l'ère chrétienne, à la fin du Moyen Age et à la Renaissance.

Sur la lèvre aval de cette faille, voici des jeunes gens auxquels nous prétendons dispenser de l'enseignement, au sein de cadres datant d'un âge qu'ils ne reconnaissent plus : bâtiments, cours de récréation, salles de classes, amphithéâtres, campus, bibliothèques, laboratoires, savoirs même… cadres datant, dis-je, d'un âge et adaptés à une ère où les hommes et le monde étaient ce qu'ils ne sont plus.

Trois questions, par exemple : que transmettre ? A qui le transmettre ? Comment le transmettre ?

QUE TRANSMETTRE ? LE SAVOIR !

Jadis et naguère, le savoir avait pour support le corps du savant, aède ou griot. Une bibliothèque vivante… voilà le corps enseignant du pédagogue. Peu à peu, le savoir s'objectiva : d'abord dans des rouleaux, sur des velins ou parchemins, support d'écriture ; puis, dès la Renaissance, dans les livres de papier, supports d'imprimerie ; enfin, aujourd'hui, sur la toile, support de messages et d'information. L'évolution historique du couple support-message est une bonne variable de la fonction d'enseignement. Du coup, la pédagogie changea au moins trois fois : avec l'écriture, les Grecs inventèrent la Paideia ; à la suite de l'imprimerie, les traités de pédagogie pullulèrent. Aujourd'hui ?

Je répète. Que transmettre ? Le savoir ? Le voilà, partout sur la Toile, disponible, objectivé. Le transmettre à tous ? Désormais, tout le savoir est accessible à tous. Comment le transmettre ? Voilà, c'est fait. Avec l'accès aux personnes, par le téléphone cellulaire, avec l'accès en tous lieux, par le GPS, l'accès au savoir est désormais ouvert. D'une certaine manière, il est toujours et partout déjà transmis.

Objectivé, certes, mais, de plus, distribué. Non concentré. Nous vivions dans un espace métrique, dis-je, référé à des centres, à des concentrations. Une école, une classe, un campus, un amphi, voilà des concentrations de personnes, étudiants et professeurs, de livres en bibliothèques, d'instruments dans les laboratoires… ce savoir, ces références, ces textes, ces dictionnaires… les voilà distribués partout et, en particulier, chez vous – même les observatoires ! mieux, en tous les lieux où vous vous déplacez ; de là étant, vous pouvez toucher vos collègues, vos élèves, où qu'ils passent ; ils vous répondent aisément. L'ancien espace des concentrations – celui-là même où je parle et où vous m'écoutez, que faisons-nous ici ? – se dilue, se répand ; nous vivons, je viens de le dire, dans un espace de voisinages immédiats, mais, de plus, distributif. Je pourrais vous parler de chez moi ou d'ailleurs, et vous m'entendriez ailleurs ou chez vous, que faisons-nous donc ici ?

Ne dites surtout pas que l'élève manque des fonctions cognitives qui permettent d'assimiler le savoir ainsi distribué, puisque, justement, ces fonctions se transforment avec le support et par lui. Par l'écriture et l'imprimerie, la mémoire, par exemple, muta au point que Montaigne voulut une tête bien faite plutôt qu'une tête bien pleine. Cette tête vient de muter encore une fois. De même donc que la pédagogie fut inventée (paideia) par les Grecs, au moment de l'invention et de la propagation de l'écriture ; de même qu'elle se transforma quand émergea l'imprimerie, à la Renaissance ; de même, la pédagogie change totalement avec les nouvelles technologies. Et, je le répète, elles ne sont qu'une variable quelconque parmi la dizaine ou la vingtaine que j'ai citée ou pourrais énumérer.

Ce changement si décisif de l'enseignement – changement répercuté sur l'espace entier de la société mondiale et l'ensemble de ses institutions désuètes, changement qui ne touche pas, et de loin, l'enseignement seulement, mais aussi le travail, les entreprises, la santé, le droit et la politique, bref, l'ensemble de nos institutions – nous sentons en avoir un besoin urgent, mais nous en sommes encore loin.

Probablement, parce que ceux qui traînent, dans la transition entre les derniers états, n'ont pas encore pris leur retraite, alors qu'ils diligentent les réformes, selon des modèles depuis longtemps effacés. Enseignant pendant un demi-siècle sous à peu près toutes les latitudes du monde, où cette crevasse s'ouvre aussi largement que dans mon propre pays, j'ai subi, j'ai souffert ces réformes-là comme des emplâtres sur des jambes de bois, des rapetassages ; or les emplâtres endommagent le tibia, même artificiel : les rapetassages déchirent encore plus le tissu qu'ils cherchent à consolider.

Oui, depuis quelques décennies je vois que nous vivons une période comparable à l'aurore de la Paideia, après que les Grecs apprirent à écrire et démontrer ; semblable à la Renaissance qui vit naître l'impression et le règne du livre apparaître ; période incomparable pourtant, puisqu'en même temps que ces techniques mutent, le corps se métamorphose, changent la naissance et la mort, la souffrance et la guérison, les métiers, l'espace, l'habitat, l'être-au-monde.

ENVOI

Face à ces mutations, sans doute convient-il d'inventer d'inimaginables nouveautés, hors les cadres désuets qui formatent encore nos conduites, nos médias, nos projets adaptés à la société du spectacle. Je vois nos institutions luire d'un éclat semblable à celui des constellations dont les astronomes nous apprirent qu'elles étaient mortes depuis longtemps déjà.

Pourquoi ces nouveautés ne sont-elles point advenues ? Je crains d'en accuser les philosophes, dont je suis, gens qui ont pour métier d'anticiper le savoir et les pratiques à venir, et qui ont, ce me semble, failli à leur tâche. Engagés dans la politique au jour le jour, ils n'entendirent pas venir le contemporain. Si j'avais eu à croquer le portrait des adultes, dont je suis, ce profil eût été moins flatteur.

Je voudrais avoir dix-huit ans, l'âge de Petite Poucette et de Petit Poucet, puisque tout est à refaire, puisque tout reste à inventer. Je souhaite que la vie me laisse assez de temps pour y travailler encore, en compagnie de ces Petits, auxquels j'ai voué ma vie, parce que je les ai toujours respectueusement aimés.

Michel Serres. Philosophe

Le monde en Kitsch

Posted by Bona Mangangu on January 11, 2018 at 11:20 AM


C'est une maison en bois peint, au bord de la forêt, avec un auvent à colonnades, des fauteuils en rotin et des fenêtres à carreaux dont l'irrégularité atteste l'ancienneté. «Elle date de la fin du XIXe», autant dire des siècles pour les Etats-Unis. A quelques milles au sud de la ligne de Sécession, la Caroline du Nord est le pays des dynasties du tabac et du patriotisme militaire. Presque l'Amérique immémoriale. Mais gare aux apparences : ici habite un dangereux marxiste.

 

Fredric Jameson, colosse jovial et légèrement voûté, s'enquiert, dans un français parfait : «Dites, cette grève, en France, est-ce que ça va donner quelque chose ?» Suzanne, sa femme, tatouage sur la gorge et piercings aux oreilles, est plus directe : «Alors, est-ce que le marxisme va renaître en France ?»

 

Difficultés. Avec quinze ans de retard, Fredric Jameson, 74 ans, est traduit pour la première fois en France, à l'initiative simultanée de trois petites maisons d'édition. Le fossé entre la pensée française, obnubilée par son rejet du marxisme, et l'effervescence des humanities (sciences humaines) américaines, n'est pas nouveau. Remontant aux années 80, il a commencé à se combler - lentement - depuis une poignée d'années. Mais le cas de Jameson s'est heurté à deux difficultés supplémentaires : un objet d'étude désarçonnant - les trois livres traduits traitent, d'une façon ou d'une autre, de «la postmodernité», un thème qui suscite peu d'intérêt en France - et le choix d'y appliquer les concepts forgés par la tradition européenne, Hegel, Marx, Barthes, Lacan, des auteurs critiqués de ce côté-ci de l'Atlantique. Mais, pour Jameson, il s'agit d'abord de signifier que, si le monde a radicalement changé, la pensée ne doit pas renoncer à le comprendre, le conceptualiser, le restituer dans sa profondeur historique. A rebours des théories de la «posthistoire», la postmodernité est, dit Jameson, une nouvelle période de l'histoire humaine, ni plus ni moins.

 

A dix kilomètres de la maison, dans les bois, l'université de Duke offre le «déjà-vu» (dans les films américains) d'un campus dans les arbres. L'établissement est prestigieux, car très bien doté par ses fondateurs - après la guerre de Sécession, la famille Duke fit fortune en généralisant la cigarette préroulée. Cette année, Jameson y enseigne le Capital à une poignée de thésards triés sur le volet. Jeudi dernier, le sujet du jour était : «La critique marxiste du capitalisme est-elle un effet du capitalisme ?»

 

Il parle sans note, cite Zizek, Trotski et Lacan - «les névrosés sont ceux qui croient au bonheur». Répertorié dans la liste des «cent universitaires les plus dangereux» établie par le néoconservateur David Horowitz, Jameson a influencé les nouvelles figures de la gauche anglo-saxonne. Il a été le professeur de Kristin Ross, connue en France pour son étude sur Mai 1968 et ses vies ultérieures ; il s'est lié d'amitié avec le slovène Slavoj Zizek ; et, à Duke, il a pour collègue Michael Hardt, le coauteur, avec Toni Negri de l'Empire, la bible des antimondialistes - «oui, je sais, en France, ils tiennent à se faire appeler altermondialistes, je ne vois pas bien pourquoi». Et, s'il a renoncé aux manifestations antiguerre à Washington, «ma femme continue d'y aller». Bref, l'incarnation de la gauche américaine réfugiée dans les universités, dans un pays qui vire à droite.

 

«Sartrien de métier», comme il se définit (il a consacré sa thèse à l'écrivain français), Jameson est un lecteur infatigable, capable d'écrire sur Joyce ou Adorno aussi bien que la science-fiction. Son oeuvre théorique majeure, The Political Unconscious (qui devrait être publié dans un an aux Prairies ordinaires), commence par cette injonction : «Allways historicize !» (toujours «historiciser» !). C'est dans cet esprit que, depuis une vingtaine d'années, il a entrepris l'exploration méticuleuse de notre postmodernité, un sujet qui a dérouté et continue de dérouter philosophes et sociologues.

 

Le terme prête à confusion : le «postmodernisme» a été inventé par les architectes pour désigner le style commercial et «populiste» (dixit Jameson) qui a succédé à la grande épopée de l'architecture moderne, de Le Corbusier à Wright. En généralisant le concept de «postmodernité», Jameson entend caractériser la culture dominante de notre temps, l'horizon mental où nous évoluons. Ses travaux sont une tentative d'en établir les lignes de force, d'esquisser la cartographie de ce que l'on pourrait s'appeler la conscience postmoderne.

 

Audience. Publié en 1984 sous la forme d'un article avant de devenir un livre, le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif a rencontré une audience considérable aux Etats-Unis, en Amérique latine, en Chine. Vendu à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires, l'ouvrage écarte les slogans sur la société postindustrielle, la fin des idéologies, voire, implicitement, le catastrophisme d'un Baudrillard, dont il fut pourtant proche. Pour lui, le capitalisme a dévoré l'ensemble de la réalité humaine, ses désirs, ses objets, sa culture, son passé. La postmodernité telle qu'elle s'exprime dans l'architecture, au cinéma ou dans la science-fiction, en est comme la deuxième peau culturelle. Une globalisation, une marchandisation générale du monde que Jameson décrit sous le terme de «totalité» : l'idée même de distance (géographique, culturelle, et même la «distance critique» si chère à la gauche) «a très précisément été abolie dans le nouvel espace du postmodernisme».S'il existe encore un «autre» auquel nous sommes confrontés, ce n'est plus la Nature, mais bien «le système-monde» lui-même, où nos «corps postmodernes» sont plongés et dont la spécificité est, puisque tout y est fondu, d'être «irreprésentable».

 

Un passage du Postmodernisme illustre les avatars de la conscience postmoderne dans le «paysage dégradé de la pacotille et du kitsch» qui constitue désormais sa demeure. Jameson y relate l'effet que produit sur la conscience la visite de l'hôtel Bonaventure, construit en 1977 à Los Angeles et symbole de l'architecture postmoderne. Décrivant les entrées dissimulées, les ascenseurs de verre qui traversent la verrière, l'atrium rempli de banderoles, le dédale des boutiques et jusqu'au bar panoramique tournant d'où la ville se fait «images d'elle-même», il montre comment le bâtiment s'emploie à rendre impossible au visiteur de «se situer lui-même».«Cet inquiétant point de disjonction entre le corps humain et son environnement bâti peut lui-même apparaître comme le symbole [de] l'incapacité pour nos esprits, du moins pour le moment, de dresser une carte de l'immense réseau de communication mondial, multinational et décentré dans lequel nous nous trouvons pris comme sujets individuels.»

 

Abolition de l'espace, mais aussi écrasement du temps, avec une «logique du simulacre» qui transforme le passé en «mirages visuels, en stéréotypes, en texte». Aujourd'hui encore, Jameson parle avec émerveillement des «gens de Disney» : «Ce sont de vrais experts, on les appelle pour faire un patelin dans le Middle West et ils construisent un simulacre du passé.» Dans le Postmodernisme, il évoque une «crise de l'historicité», d'une «pensée d'un changement futur» abandonnée «à des fantasmes de pure catastrophe», d'une histoire devenue marchandise : les styles qui deviennent des «codes» où l'on pioche au gré des nécessités ; la représentation du passé qui se mue en représentation de «nos idées et nos stéréotypes de ce passé» ; le triomphe du pastiche, notamment en musique, qu'il fait remonter à Stravinski - et dont la world music est une illustration.

 

Fascination. Mais là où l'essayiste nostalgique aurait déjà annoncé la fin de la vraie culture et, dans la foulée, de l'espèce humaine, Jameson préfère mettre l'accent sur les efforts consentis par la conscience humaine pour se représenter ce système-monde irreprésentable. Là serait «le moment de vérité» d'une postmodernité fondée sur la culture du faux.

 

C'est ainsi que la fascination de la technologie (tous ces câbles, ces circuits intégrés, ces écrans d'ordinateurs dont se repaît le cinéma américain) ne serait qu'une tentative de construire «un raccourci représentationnel pertinent pour comprendre le réseau de pouvoir et de contrôle que nos esprits et nos imaginations ont encore plus de mal à saisir». D'où l'hypothèse que, dans l'esthétique postmoderne, le sublime (dont Kant disait qu'il «excède» la beauté) prendrait la forme des séquences de complot high-tech, «ces conspirations labyrinthiques» dont la complexité «dépasse souvent les capacités de compréhension normale du lecteur». Le complot est d'ailleurs le sujet d'un opuscule, la Totalité comme complot, où Jameson montre que, chaque fois qu'un détective part à l'attaque d'une conspiration, c'est chacun de nous qui exprime son désir de comprendre l'objet-monde, de le matérialiser, de «saisir la bête».

 

«Il ne faut pas se laisser intimider par les attaques contre la théorie.» Au fond, Jameson se distingue d'abord par son refus du relativisme dominant, dont il déplore les effets y compris chez les tenants des fameuses cultural studies, qui rencontrent un écho grandissant en France (Judith Butler, Stuart Hall). Pour lui, le réel existe, tout au moins «le Réel lacanien, celui auquel on n'arrive jamais, mais que l'on peut localiser, par triangulation». Quitte, explique-t-il dans Archéologie du futur, le troisième ouvrage traduit, à en passer par le détour de cet irréel absolu que constituent l'utopie et la science-fiction. Là encore, il ne s'agit pas de fuir le monde, mais, grâce à sa connaissance encyclopédique du genre, de voir ce que la pensée du futur peut nous dire du présent. En commençant par une vérité oubliée : demain n'est pas écrit et la «pulsion utopique» est avant tout «une méditation [.] sur l'altérité radicale». Contre l'antiutopisme des années 80, Jameson plaide pour un «anti-antiutopisme», car l'altérité temporelle est aussi une forme de distance qui peut nous aider à cartographier la Totalité, à nous y situer nous-même et à retrouver notre capacité de penser. Et d'agir.

 

Depuis quatre mois, une sécheresse terrible frappe la Caroline du Nord, vide les lacs et craquelle le sol. «On attend la pluie comme on attend qu'il y ait enfin une explosion politique», sourit Suzanne. Dans un enclos, quelques chèvres. L'été, Fredric et Suzanne embarquent les bêtes dans le coffre de leur break et rejoignent leur maison de campagne, à six cents kilomètres au nord. Un ultime écho des années hippies dont la pensée de Jameson est l'un des produits ; mais aussi un loisir, mêlant tradition et mode de vie contemporain : un hobby postmoderne.

 

Eric Aeschimann


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