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MONGO BETI: CONSEILS A UN JEUNE ECRIVAIN

Posted by Bona Mangangu on December 16, 2016 at 3:25 AM

Discours prononcé en avril 1981, à l’Université de Claremont en Californie, devant les membres d’A.L.A [African Literature Association]., réunis pour leur conférence annuelle. Quatre ans ont passé, peu de chose a changé, excepté peut-être la trop voyante sollicitude policière. Et encore !


 Chers amis professeurs,

Chers amis critiques,

Chers collègues écrivains,

 Inutile de vous dire combien je suis heureux de me trouver parmi vous aujourd’hui. Voilà des années et même des dizaines d’années que j’attendais l’occasion de visiter l’Amérique. Je crus fin 1979 début 1980 que ce privilège allait m’être offert par votre association, A.L.A., dont je découvris d’ailleurs en même temps l’existence : en effet, une dame qui enseigne dans une Université de Floride m’adressa à cette époque-là plusieurs lettres dans l’ensemble assez obscures, mais qui pouvaient laisser entendre, à condition de les retourner dans tous les sens, qu’il se pouvait qu’un organisme, qui malheureusement commençait à manquer de fonds, consente à m’inviter à la conférence d’A.L.A. de 1980, qui devait se tenir en Floride, à condition bien entendu que je manifeste mon intérêt pour cette réunion. Malgré ma perplexité causée par le style biscornu de ma correspondante, je finis par répondre qu’une telle réunion ne me laissait certainement pas indifférent. Je reçus par la suite une missive où l’on me confiait que, malheureusement, l’organisme mentionné tout à l’heure avait refusé de financer le voyage d’un écrivain africain qui ne résidait pas en Afrique.

 Je vous ai raconté avec une certaine complaisance cette anecdote pour vous montrer que le thème que je vais développer devant vous n’a rien d’artificiel, contrairement à ce que pourraient penser certains mauvais esprits, je suis en effet un écrivain africain qui ne réside pas en Afrique. Voilà un paradoxe que l’organisme qui ne voulait pas financer mon voyage avait bien perçu; cela lui avait semblé louche.

 

Malheureusement pour cet organisme, ce n’était pas là un paradoxe isolé. A vrai dire de quelque côté qu’il se tourne, on peut affirmer que l’écrivain africain francophone se heurte constamment à des paradoxes.

 Je me propose d’en évoquer quatre devant vous, que j’extrais avec leurs commentaires d’une conversation que j’eus récemment avec un jeune Africain venu me consulter à propos de ses chances de réussir dans la littérature. Vous avez deviné que c’était un très jeune homme, et qu’il avait les illusions de son âge.

 En premier lieu, lui dis-je, entraîne-toi à ne jamais traiter ce qui te tient le plus à cœur.

 Artifice atroce, certes, mais contrainte nécessaire.

 Quel est le sujet qui brûle la plume d’un créateur africain francophone – en l’occurrence d’un romancier ? Eh bien, les drames traversés par son peuple ces dernières décennies. Drames terrifiants s’il en fut. Drames dignes du pinceau d’un Shakespeare, et qui peuvent se résumer en deux mots : une décolonisation avortée avec son cortège de tragédies familiales ou publiques, de révoltes, de désespoirs, de frustrations, de trahisons, d’héroïsmes, d’abjections. Dans l’histoire des peuples, combien de générations ont eu le privilège ou la malédiction de disposer d’un tel matériau ?

 Il suffit d’ailleurs de lire les œuvres de nos frères anglophones, bénéficiaires pourtant d’une véritable décolonisation, pour mesurer la pression obsédante de notre histoire récente sur la conscience du créateur africain. On prétend nous interdire, à nous autres francophones, d’embrasser ce matériau. On brandit l’accusation d’archaïsme, de subversion, de sensiblerie, de sacrilège, et d’autres abominations aussi horribles. Ainsi bridés les écrivains africains francophones en sont donc encore à débattre du problème anachronique – et même scolastique de l’opportunité ou de l’inopportunité de ce qu’ils appellent l’engagement et qui n’est en vérité que la tentation naturelle chez un créateur de prendre sa part des tourments et des aspirations de sa société.

 Je fis reproche jadis à feu Camara Laye, après ses deux premiers romans, d’évacuer systématiquement toute préoccupation politique de son œuvre; la politique, à cette époque-là, c’était le combat que menaient les peuples africains contre le colonialisme, dans le sang et dans les larmes. Ce combat imprégnait à ce point le vécu quotidien de nos peuples que je me demandais comment on pouvait mettre des paysans guinéens en scène avec quelque souci de vérité, sans faire écho à ce drame qui bouleversait toutes les dimensions de leur être.

 Par la suite, M. Senghor, dans Liberté, tome I je crois (j’avoue sans la moindre confusion que je ne lis pas les œuvres de l’ex-président-poète, ce que je vous en dis, c’est ce que m’en ont rapporté des amis) me blâma, en me faisant l’honneur de me citer nommément, de préconiser le roman à thèse qui, selon lui, fausse inévitablement la vérité psychologique.

 Quel rapport entre le vécu quotidien des paysans africains et le roman à thèse ? M. Senghor n’a pas craint, depuis, de parrainer des œuvres qui mettaient en scène des militants ou des hommes politiques. Il est vrai que ces œuvres exprimaient toujours plus ou moins hypocritement une approbation des pouvoirs africains favorables à une puissance occidentale chère à M. Senghor.

 Autrement dit, ce que le grand pontife de la négritude de papa nous conteste, ce n’est pas vraiment le droit de nous engager dans nos œuvres, mais celui de mettre en cause le néo-colonialisme français et toutes les conséquences qu’il entraîne pour nos sociétés, c’est-à-dire la violence, la corruption permanente, la tyrannie, l’immobilisme, l’obscurantisme, la généralisation d’inégalités affreuses jusque-là inconnues de nos sociétés et incompatibles avec nos valeurs authentiques. Pour vous donner une idée du caractère révoltant d’un tel tabou, imaginez qu’une sourde réprobation, le chantage au silence, un ostracisme sournois, l’intrigue malveillante retiennent les Noirs américains d’aborder les cruautés de la ségrégation dans leurs romans[1]. Cela ne reviendrait-il pas, en définitive, à leur interdire tout simplement d’écrire ?

 En deuxième lieu, je fis la confidence que voici à mon jeune interlocuteur pétri d’illusions :

 Ne t’attends point à être fêté, surtout si tu viens de publier.

 Conversant avec mes confrères occidentaux, il m’est souvent arrivé de faire le parallèle suivant, pour bien leur prouver que, bien qu’habitant parfois les mêmes contrées, bien que vivant apparemment à la même époque, bien qu’accomplissant les mêmes besognes, bien que parlant toujours la même langue, bien que portant les uns et les autres le titre d’écrivain, nous ne faisons pourtant pas le même métier.

 Imaginez un romancier français, anglais, allemand et sans doute aussi américain qui vient de publier sa dernière œuvre. C’est un homme heureux, qui entre dans une période d’euphorie. Il recommence à dormir huit heures par jour. Sans cesse, il reçoit lettres et appels téléphoniques de l’attachée de presse de son éditeur, trop heureuse de lui annoncer les articles élogieux que les journaux préparent en sa faveur. Il s’achète une nouvelle cravate, il rend visite à son coiffeur; car il est invité au cocktail d’un mécène en vogue ou à une émission de télévision à succès (en France, c’est la très célèbre émission Apostrophes, dont le non moins célèbre Bernard Pivot est le producteur comblé;). Il va être fêté comme le nouveau héros de la République des lettres.

 Au contraire, quand je viens de faire paraître un roman, je vous laisse imaginer avec quelles difficultés (car j’ai le don de faire fuir les éditeurs, trop bien informés du réflexe de boycott des médias), j’espère si peu être fêté que je me prépare à subir un certain nombre de vexations et même de persécutions. Loin de m’acheter une nouvelle cravate, je me fais au contraire tout petit; je me mets à raser les murs. C’est tout juste si je ne me barricade pas chez moi, avec tout mon petit monde. Je dis à ma femme : « Attention, ma fille ! nous allons avoir des ennuis. »

 Ce n’est pas du tout une boutade. Presque toujours dans ces périodes- là les policiers entreprennent le siège de notre appartement. Certains sont en uniforme et viennent chez nous ès qualité comme on dit. Souvent aussi ils sont en civil, ils se dissimulent. Il est arrivé qu’ils prennent le visage d’un ami. Tout se passe comme si dans le système francophone le pouvoir pensait de l’activité créatrice ce que tel homme d’Etat dont j’ai oublié le nom pensait de la guerre, à savoir que la littérature est une affaire trop sérieuse pour être abandonnée aux écrivains. Elle est donc confiée aux bons soins de la police. Chez nous la littérature est avant tout affaire de police.

 Ainsi, alors que partout ailleurs, le talent est guetté, couvé par les académies et les autres instances ayant pour mission de le distinguer et éventuellement de le récompenser, chez nous il est surveillé par les instances de répression. Je vous citerai l’exemple d’un de mes amis, Guy Ossito Midiohouan, jeune écrivain togolais, le type même du jeune créateur qui promet tellement qu’on est en droit de le considérer comme une valeur sûre. Il avait publié dans la revue que je dirige, Peuples noirs-Peuples africains, une longue nouvelle et une étude critique dont la qualité exceptionnelle frappait tout lecteur averti. Après un doctorat à la Sorbonne, Guy était retourné en Afrique, avec femme et enfant. Il était professeur dans un lycée du Gabon, très exactement à Franceville. Sachant que nous préparions un numéro spécial de Peuples noirs-Peuples africains sur le thème des retours, Guy voulut y contribuer. De ses deux années d’expérience gabonaise, il tira une nouvelle qu’il nous adressa par la poste fin décembre 1980. Cet envoi ne nous est jamais parvenu, il a été intercepté par les services secrets du Gabon qui ont, paraît-il, décelé dans la nouvelle une critique du président Bongo et de son régime. Vous savez peut-être que, chez nous, la critique, même bénigne, d’un président est un sacrilège, un crime inexpiable. La police gabonaise est aussitôt venue perquisitionner au domicile du jeune couple, saisissant tous ses papiers sans aucune distinction. Emmené dans les locaux de services très spéciaux, Guy y a longtemps séjourné, sans, qu’aucun des traitements de faveur qui ont cours là-bas lui soit épargné. Il a ensuite été extradé au Togo, où le président charismatique du cru a découvert brusquement que Guy n’était pas un de ses sujets, ce qui l’autorisait à l’extrader à son tour au Bénin voisin. Voici donc Guy devenu apatride. Pourquoi cet acharnement des pouvoirs ? Pour une nouvelle, une œuvre d’imagination en principe mineure. La dernière lettre que j’ai reçue de Guy se terminait ainsi : « Quelle chance nous avons eue, ma fille, ma femme et moi ! nous sommes vivants ! »

 En troisième lieu, j’adressai cet avertissement à mon jeune visiteur plein des charmantes illusions de son âge :

 Attends-toi à être toujours le jeune écrivain africain, quel que soit ton âge.

 En effet, les critiques de la francophonie, c’est-à-dire les critiques français (je reviendrai tout à l’heure sur ce nouveau paradoxe) semblent ne point savoir quoi faire de l’écrivain africain confirmé. C’est que tout se tient. Un peuple mineur peut-il avoir des écrivains majeurs ? Non, bien sûr. Ce serait une situation contraire à tous les principes du cartésianisme.

 Or, comme vous savez, les peuples africains sont à jamais mineurs. En politique, par exemple, ils sont incapables de se choisir des dirigeants. Un jour on leur impose un empereur. Si celui-ci devient un objet d’horreur, on lui substitue un Dacko, dépêché dans le même avion que les parachutistes de Barracuda. Nous autres écrivains francophones, sommes-nous autre chose que ces Centrafricains ? Et notre chef de file obligé, Bokassa ou Dacko, suivant le jugement de chacun, est-il autre chose qu’un modeste disciple, qui revendique lui-même ce statut à cors et à cris ? Par la force des choses, les subordonnés d’un empereur adolescent peuvent-ils être, autre chose que des élèves au second degré ? Un écrivain noir qui n’est pas un élève n’existe pas.

 Il y aura bientôt trente ans que je publie. Pourtant quand un media daigne m’envoyer un interviewer (cela arrive parfois quand même, sans garantie d’ailleurs de publication ou de programmation de l’interview; il n’y a donc aucune contradiction avec ce que je disais en commençant), c’est comme par hasard toujours un très jeune homme, ou une très jeune femme, peu ou même point informée des problèmes de notre littérature. La conversation est si fastidieuse, les questions de mon interviewer si sottes que l’écœurement ne tarde pas à me saisir. Me voici donc bien vite obligé de déclarer forfait et de renvoyer mon visiteur.

 Il faut bien voir que le préjugé de jeunesse n’est que l’alibi qui autorise à traiter l’écrivain noir comme quantité négligeable.

 Un journaliste français s’écria naguère devant moi : « Vous n’allez tout de même pas me dire que vous avez publié tant de livres ! Si c’était vrai, je le saurais ! »

 On n’est pas plus spontanément naïf, bête et méchant.

 En quatrième lieu enfin, je fis part à mon visiteur de cet étonnant paradoxe sans doute le plus irritant et le plus humiliant de tous :

 Attends-toi à mendier ta reconnaissance en tant que créateur auprès de ceux-là mêmes qui sont tes ennemis naturels.

 Nous en sommes en effet toujours à demander aux éditeurs de l’ancien colonisateur de nous publier, à ses bibliothèques de nous inscrire sur leurs fichiers, à ses libraires de vendre nos livres, à ses agents d’assurer notre promotion, à ses professeurs d’expliquer nos œuvres jusqu’en Afrique même, et surtout à ses critiques et à ses journaux de nous faire connaître en nous consacrant des articles, des recensions. Quel écrivain africain francophone n’a rêvé d’un article, fût-il un modeste écho, dans le Supplément Littéraire du Monde, le journal français le plus influent aussi bien en France qu’en Afrique ! Personnellement, je préfère me passer de ce privilège, que je tiens pour une faveur extrêmement compromettante.

 Broyés par des institutions culturelles dont la fatalité est de nous aliéner, nous prétendons créer une littérature qui soit l’expression authentique de notre moi collectif. Nous sommes pareils à de tendres agneaux parqués dans un enclos dont la porte a été confiée à la surveillance d’un loup.

 Toute communauté qui ne s’est pas dotée d’institutions littéraires qui lui appartiennent en propre, qu’elle soit en mesure de contrôler à l’exclusion de tiers étrangers si bienveillants soient-ils doit s’attendre à ce que ses écrivains se mettent d’une façon ou d’une autre au service d’organisations mieux pourvues, certes, mais en dernière analyse hostiles. Dans ce domaine-là, comme dans les autres, il n’y a pas de miracle.

 J’ai commencé à publier sous la colonisation, et très tôt je me suis irrité des contraintes que je viens d’énumérer, parce qu’elles m’humiliaient profondément. C’est, entre autres raisons, pour m’en dégager que j’ai lutté pour notre indépendance. Je me figurais qu’elle aurait nécessairement pour conséquence de nous pourvoir, sans délai, de nos propres maisons d’édition, de nos propres journaux littéraires, de nos propres entreprises de diffusion, de nos propres librairies, de nos propres bibliothèques et, en définitive, de notre propre public; car tel est bien le véritable enjeu. Sans appareil culturel indépendant, il n’y a pas de public autonome, ni de communauté littéraire souveraine.

 Or, vingt ans[2] après l’indépendance, c’est toujours le désert, exception faite de Présence Africaine malheureusement trop démunie.

 Je serais injuste si je ne vous confiais pas que des tentatives sont en cours; elles peuvent paraître excessivement modestes, et même purement symboliques; mais elles sont significatives d’un état d’esprit nouveau, c’est le cas de la revue Peuples noirs-Peuples africains, que j’ai fondée sans solliciter l’aide d’aucun Etat ni d’aucune organisation, et qui paraît régulièrement depuis plus de trois ans[3], au milieu d’innombrables difficultés. Nous avons publié les textes de dizaines de jeunes auteurs – poètes, nouvellistes, essayistes… – qui n’avaient pas la moindre chance de trouver une tribune dans le système francophone traditionnel. Si nous devons succomber un jour, nous aurons du moins la consolation d’avoir frayé la voie à des projets plus viables.

 Naturellement, dis-je pour finir à mon jeune visiteur plein des charmantes illusions de son âge, naturellement tout le monde ne te tiendra pas le même discours désenchanté. Tu rencontreras des gens qui n’ont foulé qu’un tapis de roses, bien loin des sentiers dont les épines égratignent. Il y a des écrivains francophones heureux. Ne leur demande pas leur secret, ils n’en ont pas. Ou plutôt il est banal, donc insignifiant. Ces gens-là forment une vaillante cohorte de bonnes consciences. C’est que, vois-tu, l’esclave heureux n’est pas un mythe, quoi qu’on ait prétendu. Encore un paradoxe ! Décidément…


 Mongo BETI

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 [1] Ou les romanciers et les cinéastes français des années 1950 et 1960 d’évoquer l’occupation allemande dans leurs œuvres.

 [2] Vingt-cinq aujourd’hui !

 [3] Sept ans maintenant !

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