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Barthes : Photo ou ciné, punctum commun

Posted by Bona Mangangu on December 16, 2016 at 11:20 AM

On a beaucoup cité Barthes à propos de l’image. Mais comme pour cette dernière, la puissance du cinéma vient de «l’intraitable réalité», c’est en cela qu’il est photographique.

Il est bizarre que Roland Barthes, sur la photographie, soit célébré jusqu’à l’usure et qu’on admette comme une évidence qu’il a manqué quelque chose du cinéma. Alors que le génie de Barthes est aussi d’avoir dit de la photo… ce que les critiques et les philosophes ne veulent toujours pas reconnaître au cinéma. Peu nous importe que la photographie, le cinéma (et maintenant, ajouterai-je, les séries télévisées) soient de l’art. Ce qui compte est leur inscription dans nos vies et inversement. «Allant au cinéma» (moviegoing), dit Cavell, «en sortant du cinéma», dit Barthes - nous insérons ces moments dans une histoire singulière qui va nous constituer, non en «sujet» au sens traditionnel mais comme individu défini seulement par la variété discontinue de son expérience. Certes, le cinéma intéresse Barthes infiniment moins que la photographie. Mais le cinéma (certains moments de certains films) compte exactement comme (avec la même pointe de douleur et d’affect) la photographie compte pour lui. Matter, count - autres façons de formuler le punctum (cf. le sens du point en anglais), mot qui décrit aussi ces moments de cinéma, certes «domestiqués» en scènes, mais qui nous touchent de façon aussi particulière et ajustée. «Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle me point(mais aussi me meurtrit, me poigne) », écrit-il dans la Chambre claire. Il ajoute : «La photo me touche si je la retire de son bla-bla ordinaire : "Technique", "Réalité", "Art", etc. Ne rien dire, fermer les yeux laisser le détail remonter seul à la conscience affective.»

 

Il ne s’agit pas d’évoquer LE cinéma, LES séries, LA photo… ces généralités sont précisément ce que Barthes, le premier (avec Wittgenstein, que je lisais en même temps, au tournant des années 80) nous a appris à surmonter. Contre les prétentions de l’universel, le goût du particulier : Barthes revendique la singularité, ayant compris avant tous les autres - comme une évidence en fait - que ce qu’on pose comme universel n’est que du délimité enflé. Il nous apprend pourquoi aucun sujet n’est indigne de la pensée - chose bien connue mais dont il démontre constamment le caractère subversif. Le détail, c’est aussi la fragmentarité, la forme brève (propre aussi à Nietzsche et Wittgenstein) qui multiplie les débuts et clôtures, ne prétendant jamais faire système, qui vise la justesse plus que la construction. Dans Roland Barthes par Roland Barthes, la discontinuité se révèle non seulement un mode d’écriture, de lecture, mais une forme de vie.

 

La notion de fragmentarité ébranle le concept de l’œuvre, fondée sur la cohérence et l’achèvement. Dans un fragment intitulé «la Papillonne», l’auteur décrit sa journée faite de «diversions» : «Travaillant à la campagne (à quoi ? à me relire, hélas !), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes : vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.» Nos vies sont faites de ces détails qui leur donnent forme et réalité.

 

Barthes suggérait à la biographie de se constituer en contre-histoire, en contre-éthique, et de se définir par le choix d’objets ou de personnages indignes du discours des historiens ( 1) ; il nous incite en philosophie à choisir des objets mineurs, contre-philosophie qui détruit à la Wittgenstein la grande philosophie et ses concepts et sujets pour nous attacher au réel, à ce qui importe - comme le suggère la conclusion de RB par RB : «Une vie : études, maladies, nominations. Et le reste ? Les rencontres, les amitiés, les amours, les voyages, les lectures, les plaisirs, les peurs, les croyances, les jouissances, les bonheurs, les indignations, les détresses : en un mot : les retentissements ? - Dans le texte - mais non dans l’œuvre.»

 

C’est le réel que nous touchons et qui nous touche, par ces dispositifs technologiques. Le punctum, «c’est ce que j’ajoute à la photo et qui cependant y est déjà» (in la Chambre claire). Le fait que je sois touché, atteint, c’est la pression de la réalité - réponse ou réaction aux doutes traditionnels de la philosophie sur la réalité du monde. Cavell dénonce dans la Projection du monde cette «parodie de scepticisme selon laquelle nous ne voyons jamais réellement, et ne pouvons jamais réellement voir la réalité en tant que telle» ; scepticisme qui «dépend de théories (de la connaissance, de la science, de l’art, de la réalité, du réalisme) dont le pouvoir de conviction n’est pas supérieur (tant s’en faut) à celui de la réalité». La réalité est un sujet trop important pour les philosophes, notamment ceux qui reprochent à Cavell (ou à Austin) un réalisme «naïf». Barthes ironise sur les grandes discussions sur l’image et la représentation. «Les réalistes, dont je suis, écrit-il, ne prennent pas du tout la photo pour une "copie" du réel - mais pour une émanation du réel passé : une magie, non un art.» Cette «force constative» de la photo est pouvoir «d’authentification» et pas de représentation. Ainsi le discours de Barthes sur le cinéma dont on sort comme d’une «hallucination» touche juste.

 

Cette fatalité (pas de photo sans quelque chose ou quelqu’un) signale le réalisme particulier que partagent Barthes, Stanley Cavell (What Photography calls Thinking) et, récemment, Michael Fried (Why Photography Matters…;), qui fait de Barthes un précurseur pour son concept d’une antithéâtralité propre au «moderne». Le punctum n’est pas le slogan d’un subjectivisme naïf qui mettrait la valeur de l’œuvre dans son pur effet sur le spectateur, enfin retrouvé. La puissance du cinéma vient de «l’intraitable réalité», et c’est en cela qu’il est «photographique» et toujours «passé», passager, perdu. Pas de punctum sans point, sans pertinence ; notre vulnérabilité réceptive à ce qui compte est la seule, et la meilleure, authentification du réel.

 

(1) Inventer une vie, de Alexandre Gefen, éd. les Impressions, 2015

 

Sandra Laugier professeure de philosophie à l’université Paris-I Panthéon Sorbonne.


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